Fiction / France, Sénégal

LE MANDAT

Un jour, le facteur apporte à Ibrahima Dieng une lettre de son neveu, balayeur à Paris, avec un mandat de vingt-cinq mille francs CFA. Ibrahima, sans travail et avec femmes et enfants, doit seulement garder deux mille francs, le reste devant être remis à sa soeur. Mais la nouvelle se répand dans le quartier… Femmes, voisins, famille voient dans cette promesse d’argent leur issue de secours. Ibrahima ne refuse pas les crédits, les petits services : il se montre généreux.

Seulement quand il veut toucher l’argent à la poste, on lui demande sa carte d’identité, qu’il ne possède pas. Et c’est le début d’une épopée dans les méandres d’une administration vénale et absurde… Où Ibrahima se retrouve victime d’un morceau de papier qui le laissera plus misérable qu’il n’était.

Le visuel de la nouvelle affiche internationale, qui sera repris pour l’édition vidéo, a été conçu par l’artiste nigérian Adekunle Adeleke.

29e Mostra de Venise – Prix spécial du jury

ANNÉE
RÉALISATION
SCENARIO
AVEC
FICHE TECHNIQUE
DATE DE SORTIE

1968

Ousmane SEMBENE

Ousmane SEMBENE

Makhouredia GUEYE, Ynousse N’DIAYE, Serigne N’DIAYES

1h30 – Couleur –  Dolby Digital 5.1

14 Juillet 2021

HISTORIQUE DE PRODUCTION

À l’origine, Ousmane Sembène a écrit l’histoire du “Mandat” sous la forme d’une nouvelle parue dans son livre « Le Mandat, précédé de Vehi-Ciosane » (« The Money-Order with White genesis »), publié pour la première fois en France en 1966. Les deux histoires de ce recueil seront publiées en anglais en 1972, quatre ans après que “Le Mandat” ait été adapté au cinéma.

 

Les obstacles auxquels Ibrahima se heurte lorsqu’il tente d’encaisser le mandat que lui a envoyé son cousin à Paris illustrent la situation des citoyens sénégalais ordinaires dans les années 1960. “Le Mandat” dénonce un système administratif hérité de l’ère coloniale qui n’est pas adapté aux besoins des Africains ordinaires et le film s’en prend aux fonctionnaires corrompus qui profitent de la situation pour leur intérêt personnel.

 

Lorsque Sembène a réalisé “Le Mandat”, il était l’étoile montante du cinéma africain, s’étant construit une réputation d’artiste par la littérature. Il écrivait souvent sur ses propres expériences ou sur les histoires qu’il voyait, poussé par le besoin de raconter des histoires sur l’Afrique qu’il avait vécu et connaissait.

 

Sembène est né en janvier 1923 en Casamance, dans le sud du Sénégal. En grandissant, il montre les premiers signes de sa nature rebelle et de sa méfiance envers l’autorité, qui deviendront la marque de ses films, lorsqu’il est expulsé d’une madrassa (école islamique).

Le mal de mer l’empêchera de devenir pêcheur comme son père. Sembène travaille alors comme apprenti mécanicien et maçon, avant d’être enrôlé par les Français pour combattre pendant la Seconde guerre mondiale au Niger et pour la libération de la France. Il rentre ensuite au Sénégal, où les opportunités sont limitées et où les travailleurs font grève pour protester contre leurs conditions de travail.

 

Il s’installe à Marseille en 1947, travaille dans une usine automobile puis comme docker, adhère au parti communiste et devient un syndicaliste actif. Une blessure au dos l’empêche de travailler et il profite de sa convalescence pour lire des auteurs tels que Jack London, Ernest Hemingway, Richard Wright, Claude McKay et Jacques Roumain. Sembène est enthousiasmé par ce qu’il lit mais reste perplexe devant l’absence d’histoires sur les Africains de tous les jours, les ouvriers, les travailleurs et les gens du peuple avec lesquels il a grandi et qu’il a connus.

 

Il commence à écrire des poèmes et des romans sur ses expériences. En 1956, son premier roman est publié, « Le Docker Noir » (« The Black Docker ») (1956). Il est suivi de « Oh Country, My Beautiful People » (1957) et le très remarqué « God’s Bits of Wood » (1960). Les livres sur les difficultés d’être immigré en France, ou sur les luttes ouvrières au Sénégal, lui valent d’être considéré pour la première fois comme un artiste.

 

Sembène retourne au Sénégal en 1960, après que celui-ci se soit déclaré indépendant à la suite de 300 ans de domination française. La même année, le Nigeria se libère de l’Angleterre, le Congo de la Belgique. De retour au Sénégal, il se rend compte que les mots qu’il a écrits ne peuvent pas atteindre la population pour laquelle il les a écrits, car le taux d’alphabétisation est trop faible parmi les gens ordinaires.

C’est à ce moment-là qu’il décide de faire des films. En France, il avait été témoin de la naissance de la Nouvelle Vague française, de l’impact et de l’attrait populaire du cinéma, et de la façon dont le cinéma était un moyen d’atteindre les masses. Sembène s’inscrit à un cours de cinématographie et de réalisation de films aux studios Gorki de Moscou.

 

Il retourne en Afrique en 1962 avec une caméra 16 mm d’occasion dans sa valise et utilise les restes de pellicules que ses amis européens lui envoient pour commencer son parcours de réalisateur. L’un des acquis de l’indépendance est la levée de l’interdiction faite aux citoyens sénégalais de faire des films.

 

« Les puissances coloniales avaient interdit aux Sénégalais de filmer à travers l’Afrique », explique Alain Sembène, le fils du cinéaste. « C’était un grand pas, la première fois qu’un Africain pouvait faire des films. »

 

Les aventures de Sembène dans le cinéma commencent avec des courts métrages ; “Borum Sarat” est le premier film subsaharien à être réalisé sur l’Afrique, par un Africain pour les Africains. Il commence à exploiter ses romans pour les adapter au grand écran. Les films sont aussi bien reçus que ses livres. En 1965, son film phare de 55 minutes “La Noire de…” (Black Girl), sur les mauvais traitements infligés à une Sénégalaise travaillant pour un riche couple blanc à Antibes, en France, fait ses débuts à la Semaine de la critique du Festival de Cannes.

 

“La Noire de…” est largement reconnue comme la première grande oeuvre cinématographique d’un cinéaste africain. Le réalisateur remporte le prestigieux Prix Jean Vigo, un prix Français destiné aux réalisateurs émergents pour leur esprit indépendant et leur originalité stylistique. Un an plus tard, Sembène est le premier membre africain du jury du Festival de Cannes.

 

Sembène saisit le moment. Il décide que son prochain projet serait une adaptation de son histoire « Le Mandat », et qu’il le tournerait au Sénégal. Ce fut un moment révolutionnaire pour le cinéma africain car le film serait le premier à être réalisé en wolof, parlé par la plupart des Wolof du Sénégal, de la Gambie et de la Mauritanie. Outre l’arabe, c’est la lingua franca du pays où le français reste la langue officielle. En 1968, moins de 10 pourcents de la population parlait le français. Le fait qu’Ibrahima ne parle pas le français l’empêchera d’encaisser le mandat.

 

« Il y a une chose à dire à propos du tournage », dit Alain Sembène. « Chaque fois, il y avait deux prises, l’une en wolof et l’autre en Français. Quand la version française est sortie, je l’avais vue avant tout le monde – cette version sonnait mal, et donc mon père l’a supprimée ».

 

Dans la version wolof, il y a encore quelques phrases en français. Alain Sembène ajoute que son père a choisi ces moments avec beaucoup de soin. « Ce sont les gens ordinaires qui parlent wolof, et tous ceux qui jouent des rôles administratifs parlent en français. C’est à la limite de la caricature ».

Les dirigeants coloniaux ont peut-être quitté leurs fonctions, mais ils avaient laissé derrière eux une population analphabète incapable de répondre aux exigences bureaucratiques du monde moderne. Dans “Le Mandat”, Ibrahima ne sait pas parler français et n’a pas de carte d’identité ou un certificat de naissance qui lui permettrait d’en obtenir une.

 

Le succès international de “La Noire de…” et de ses romans affirme le statut de Sembène comme figure de proue du Premier Festival Mondial des Arts Nègres, se tenant à Dakar en avril 1966, organisé par le premier président du Sénégal, le poète Léopold Sédar Senghor. Lors de l’événement, Sembène remporte un prix de littérature pour “Le Mandat”, et une récompense cinématographique pour “La Noire de…” André Malraux, auteur et ministre de la Culture Français, est l’invité d’honneur du Festival et permet à Sembène de recevoir un certain financement du Centre national de la cinématographie (CNC).

 

C’est ainsi que Sembène travaille avec Robert de Nesle, le producteur français de la société Comptoir Français de Production Cinématographiques (CFPC). Il fait appel au directeur de la photographie Paul Soulignac, qui avait déjà travaillé sur “La Pointe Courte” d’Agnès Varda, et “Le Mandat” devient la première de ses deux collaborations avec le monteur Gilbert Kikoine.

 

Sembène travaille dans un style affiné et perfectionné sur ses courts et moyens métrages et amène l’esprit du néo-réalisme italien et de la Nouvelle Vague française en Afrique. « Ce film montre non seulement la naissance du cinéma africain mais donne aussi une certaine orientation politique », dit Alain Sembène. « Ce n’est pas seulement du cinéma, mais c’est surtout un message politique, d’autonomie, pour permettre aux Africains de s’affirmer pour ce qu’ils sont. »

 

Dans la mesure du possible, il fait appel à des Africains pour les postes techniques, et pour le casting de “Le Mandat”, Sembène et une équipe de collègues parcourent le Sénégal à la recherche d’acteurs. L’acteur de théâtre Mamadou Guèye joue Ibrahima, mais Sembène fait surtout appel à des acteurs locaux non professionnels et à des membres de sa famille pour de nombreux rôles. C’est le premier rôle au cinéma pour Ynousse N’Diaye, Isseu Niang et Mouss Diouf.

 

« Nous n’avons pas payé beaucoup, mais nous avons payé, donc il était difficile de choisir », a déclaré le réalisateur dans une interview de G. M. Perry et Patrick McGilligan pour le Film Quarterly en 1973. Les acteurs ont répété pendant un mois dans une salle. Il n’y avait pas de texte, les acteurs devaient donc apprendre ce qu’ils devaient dire et à quel moment.

 

Pour Alain Sembène, qui a regardé la nouvelle copie 4K lors de la première mondiale du film restauré au festival Lumière en octobre 2020, c’était émouvant de regarder le film car il fait remonter tant de souvenirs. « Sur le tournage du film, il y avait certaines personnes, des parents, des oncles, des cousins, des amis, il y en a beaucoup qui sont morts. Par exemple, voir mon père, Ousmane, est toujours émouvant. C’est lui qui joue l’interprète dans le film – on le voit sur son bureau. Il y a une photo de Che Guevara, ce qui est approprié puisque mon père était un gauchiste, un révolutionnaire. Cela m’a ramené à mon enfance, c’est un peu comme un film de famille ».

 

Dans une interview accordée à Guy Flatley dans le New York Times, en 1969, le réalisateur déclare : « Ce que j’essayais de faire, c’était de montrer certaines des conditions déplorables dans lesquelles ils vivent. »

 

Sembène voulait montrer la réalité quotidienne des Sénégalais, une Afrique dans laquelle les habitants du grand continent se reconnaîtraient. Socialiste, Sembène était guidé par une grande question : Dans quel type de société les Africains veulent-ils vivre ?

 

Sembène dénonce la version idéalisée de l’Afrique que l’on voit si souvent dans les films de studio américains. Les stéréotypes des Africains et des Noirs dans les films du monde entier, auxquels s’ajoutent les préjugés institutionnels et le racisme systémique, empêchent les Noirs ordinaires de gravir l’échelle sociale.

 

Dans un excellent essai sur le film : « Mandabi : Confronting Africa » (1973), Julius Lester donne un exemple de la façon dont le cinéma a appris aux Afro-Américains à voir l’Afrique : « Pour les Noirs américains, l’Afrique était un endroit dont il fallait avoir honte jusqu’à récemment. Après tout, où pouvions-nous apprendre l’Afrique si ce n’est dans les films de Tarzan dans lesquels Cheetah était présenté comme plus intelligent que les indigènes. »

 

Sembène, qui a composé la bande originale, souhaitait également que les choix musicaux du film reflètent la manière dont la musique était utilisée pendant la période coloniale pour diffuser des informations au sein de la population, et qu’elle reflète un héritage africain fier. Il a déclaré au Film Quarterly : « Il suffisait d’un nouveau son pour chasser l’ancien. Autre facteur : nous qui faisons des films au Sénégal, nous recherchons une musique particulièrement adaptée à notre type de film. Je pense que c’est là que le cinéma africain souffre encore de certaines difficultés. Nous subissons la musique afro-américaine et la musique cubaine. Je ne dis pas que c’est mauvais, mais je préférerais que nous soyons capables de créer de la musique africaine. »

 

“Le Mandat” a été présenté en première mondiale à la 29e Mostra de Venise où il a remporté le Prix spécial du jury en septembre 1968.