Fiction / Pologne, Royaume-Uni, Ukraine

L'OMBRE DE STALINE

Pour un journaliste débutant, Gareth Jones ne manque pas de culot. Après avoir décroché une interview d’Hitler qui vient tout juste d’accéder au pouvoir, il débarque en 1933 à Moscou, afin d’interviewer Staline sur le fameux miracle soviétique. A son arrivée, il déchante : anesthésiés par la propagande, ses contacts occidentaux se dérobent, il se retrouve surveillé jour et nuit, et son principal intermédiaire disparaît. Une source le convainc alors de s’intéresser à l’Ukraine. Parvenant à fuir, il saute dans un train, en route vers une vérité inimaginable…

69e Berlinale
Dinard film Festival
Festival International du Films d’Histoire

ANNÉE
RÉALISATION
SCENARIO
AVEC
FICHE TECHNIQUE
DATE DE SORTIE

2019

Agnieszka HOLLAND

Andrea CHALUPA

GJames NORTON, Vanessa KIRBY, Peter SARSGAARD, Joseph MAWLE

1h59 – Couleur –  2.35 – Dolby Digital 5.1

23 juin 2021

NOTE D’INTENTION DE LA RÉALISATRICE

Notre protagoniste, le jeune journaliste gallois Gareth Jones, se rend célèbre par la publication de son article retraçant son voyage en avion avec le nouveau chancelier allemand – Adolph Hitler. Jones profite de sa situation politique au sein du gouvernement britannique en tant que Conseiller aux Affaires Étrangères auprès de David Lloyd George pour obtenir un accès privilégié à l’Union Soviétique. Il suit effectivement de près le contexte politico-économique en Russie, en quête de son prochain grand sujet.

 

À Moscou, Jones apprend que le gouvernement a provoqué la famine en Ukraine, information tenue secrète par les Soviétiques. Il parvient à se rendre sur place et prend des notes sur les atrocités dont il est alors témoin. Il affronte également la crainte et l’hypocrisie vécues non seulement par les citoyens soviétiques mais aussi par les correspondants et les politiciens occidentaux qui ont trahi pour la gloire et le profit.

 

Avec la scénariste, Andrea Chalupa, nous souhaitions décrire de manière évocatrice, en toute simplicité et sans détours, la mécanique de Jones passant successivement par tous les cercles de l’enfer, heurtant son idéalisme, sa jeunesse et son courage à une réalité brutale. Pas d’évidence journalistique ou informative, pas de chantage sentimental ni dénouement heureux explicite. Personne ne voulait entendre la vérité sur les atrocités perpétrées par Staline que Jones dévoilait.

 

Ce n’était ni dans l’intérêt des politiques britanniques ni des puissants de ce monde. La vérité sur la réalité soviétique, sur l’”Holodomor” – extermination par la faim opérée par Staline – ainsi que la vérité sur l’Holocauste, ont été étouffées par un Occident politiquement et moralement corrompu. Les conclusions que l’on peut tirer de ce simple récit – d’une manière très subjective et sensible – sont que l’indicible réalité de ces années-là demeure d’actualité dans une Ukraine en guerre contre les successeurs de Staline, et dans une Europe en proie à de multiples menaces internes et externes, incapable de faire face à la vérité et de s’unir afin de protéger ses valeurs.

 

La clef de l’histoire selon moi est l’intrigue de George Orwell lorsqu’il écrit son célèbre roman dystopique allégorique “La Ferme des animaux”. En découvrant le massacre des paysans ukrainiens, Jones inspire d’une certaine manière le récit de George Orwell et en devient partie intégrante (le fermier du roman s’appelle Mr. Jones). Nous tenions à ce que le film soit simple et réel ; nous avons employé des procédés stylistiques pratiquement invisibles, à l’exception des moments où nous voulions mettre en avant les mouvements, l’énergie, l’appétit de Jones pour la vérité : nous avons alors puisé notre inspiration dans l’avant-gardisme soviétique.
Le film doit sa teneur à ses quatre principaux acteurs : Joseph Mawle qui incarne George Orwell, Peter Sarsgaard dans le rôle de Walter Duranty, directeur du bureau du New York Times à Moscou, Vanessa Kirby qui joue la reporter Ada Brooks, et James Norton qui interprète Gareth Jones. Ce dernier endosse le rôle le plus difficile car il porte tout le poids de l’histoire et donne vie au courage, à l’honnêteté et aux idées de Monsieur Jones, en même temps qu’à son humour, son intelligence et son intégrité.

 

Nous avions conscience, en tournant ce film, de raconter une histoire intemporelle. Mais c’est après-coup seulement que j’ai pris la mesure de sa pertinence aujourd’hui encore, en ce qui concerne les « fake news », les lanceurs d’alerte, la désinformation, la corruption des médias, la lâcheté des gouvernements, l’indifférence des gens.

 

Le conflit qui oppose le courage et la détermination de Jones à l’opportunisme cynique et à la couardise de Duranty reste aussi d’actualité. De nos jours, nous ne manquons pas d’égoïstes et de conformistes corruptibles. Nous déplorons l’absence des Orwell et des Jones. Pour cette raison, nous tenions à leur redonner vie.

RENCONTRE AVEC LA RÉALISATRICE

Vous avez déjà fait plusieurs films sur des chapitres sombres de l’histoire contemporaine en Europe, et vous recevez probablement beaucoup de scénarios sur des sujets comme la Seconde Guerre mondiale et l’Holocauste. Pour quelle raison avez-vous choisi celui-ci en particulier ?

 

On ne m’avait jamais demandé de faire un film sur l’Holodomor. Cela faisait un moment que j’y songeais et que je disais qu’il y a encore beaucoup de crimes commis par le régime communiste dont on ne parle pas. Le monde n’est pas au courant de ces crimes, alors que l’Holocauste est un fait connu dans l’Histoire de l’humanité. Même les Russes et les habitants des républiques anciennement soviétiques ne parlent pas des crimes commis au nom du communisme, alors que Staline a tué plus de 20 millions de ses propres citoyens ! Lors d’un sondage réalisé l’année dernière me semble-t-il, les gens ont élu Staline plus grand leader russe de l’Histoire. Pour bien comprendre à quel point c’est monstrueux, et l’influence que cela doit avoir sur la politique en Russie, il faut imaginer ce qui se passerait si les Allemands choisissaient aujourd’hui Hitler !
Je pense que le fait que ces atrocités sont enveloppées de silence est une des raisons du chaos moral que nous sentons en Europe aujourd’hui. J’ai lu quelque part que les conséquences physiologiques et psychologiques de la faim extrême peuvent se perpétuer loin dans l’avenir : sur cinq générations. Naturellement, “l’après” psychologique est difficile à évaluer. Un des lieux où nous avons tourné le film est un village abandonné en Ukraine qui n’est habité que par cinq vieilles femmes, eh bien elles se souviennent de l’Holodomor, mais elles nous ont aussi dit que personne n’en parlait, même quand elles étaient enfants, bien que leurs familles aient en grande partie péri pendant cette famine. Ainsi, d’une certaine manière, le sujet du génocide par la privation de nourriture m’attendait depuis un moment.

 

Cela fait de “L’ombre de Staline” un film à thème…

 

Le sujet principal du film, c’est l’Holodomor, et le thème c’est la croisade de Gareth Jones pour raconter la véritable histoire de ce qui s’est passé. Il veut découvrir la vérité parce que c’est dans sa nature, ça va de pair avec son honnêteté, son éducation et son instinct. L’autre sujet important du film, c’est la manière dans le monde accueille la découverte de Jones : on voit comme les faits sont discrédités et déformés et comment les “fake news”, plus confortables pour tout le monde, finissent par l’emporter. Quand la vérité est enfin rendue publique, elle ne signifie plus rien.

 

Gareth Jones est équitable, honnête, noble dans sa conduite. C’est le genre de héros qu’on voit rarement dans les films ces derniers temps, car les scénaristes préfèrent souvent des personnages retors et sombres. Avez-vous été tentée de faire de Jones un personnage un peu moins “chevaleresque” ?

 

Le faire uniquement pour “vendre” ce personnage n’aurait pas été juste par rapport au vrai Jones. Cependant, j’ai travaillé en effet avec James Norton (qui joue Jones) pour rendre son personnage aussi réaliste que possible, pour qu’on puisse se rapporter à lui. Nous l’avons rendu un peu maladroit, un peu rat de bibliothèque, un peu insistant. Quand il veut séduire, c’est toujours avec le même petit poème ridicule sur “la bataille des arbres”… Donc son personnage a d’autres couleurs que simplement un blanc immaculé.

 

Le cinéma, à travers des films comme “L’ombre de Staline”, peut jouer un rôle important pour préserver la mémoire. Pensez-vous que le cinéma peut encore faire une différence?

 

Je suis convaincue que le cinéma peut introduire certains faits et événements dans le récit mondial de l’histoire des hommes et les intégrer dans un niveau de conscience plus vaste. Le cinéma a joué un rôle crucial dans le discours sur l’Holocauste, notamment aux États-Unis, et il a aussi changé l’attitude des Allemands. Après la Seconde Guerre mondiale, presque personne ne parlait de l’Holocauste ; seules quelques histoires sur des juifs cachés circulaient. Il a fallu attendre des décennies pour que les gens commencent vraiment à en parler. La première production qui a fait entrer ce sujet dans le débat est, je crois, une série télévisée diffusée en 1978 qui s’intitulait “Holocaust”. Elle était kitsch, mais elle a fait beaucoup d’effet aux gens. Quand j’ai fait “Europa Europa” (Golden Globe du Meilleur film étranger et nominé aux Oscars), en 1990, il n’y avait pas encore beaucoup de films sur le sujet. Et puis il y a eu “La Liste de Schindler” et beaucoup d’autres ont suivi. L’impact de ces films a révélé le vrai pouvoir du cinéma : sa capacité à éduquer les gens et à générer de l’empathie. Et bien que certaines personnes estiment qu’on ne devrait pas faire de films sur l’Holocauste, que c’est une expérience indicible, impossible à exprimer, la vérité, c’est que beaucoup de gens n’en auraient pas autant appris sur l’Holocauste s’il n’y avait pas eu le cinéma.

 

Propos recueillis par Ola Salwa, le 16 février 2019 à Berlin, pour Cineuropa

À PROPOS DE LA RÉALISATRICE

Fille des journalistes polonais Henryk Holland et Irena Rybczyńska, Agnieszka Holland fait des études de cinéma à l’Académie du film de Prague (FAMU). À son retour en Pologne, elle est notamment l’assistante de Krzysztof Zanussi et Andrzej Wajda. En 1980, le premier film dont elle est l’auteure, “Acteurs Provinciaux”, reçoit le prix de la critique au Festival de Cannes. Après “Amère Récolte” – nominé aux Oscars en 1986 – c’est en 1992 qu’elle remporte son plus grand succès avec “Europa Europa”. Golden Globe du meilleur film étranger et nominé aux Oscars, le film s’inspire de l’histoire vraie d’un jeune Juif contraint pendant la seconde guerre mondiale de se fondre dans les rangs nazis pour survivre. En 2019, “L’Ombre de Staline” est présenté à Berlin, Dinard, et au festival international du film d’histoire de Pessac. Son prochain projet, “Charlatan”, sera projeté hors compétition à Berlin cette année dans la catégorie « Special Gala ».

LISTE ARTISTIQUE ET TECHNIQUE

LISTE ARTISTIQUE

 

Gareth Jones : James NORTON
Ada Brooks : Vanessa KIRBY
Walter Duranty : Peter SARSGAARD
George Orwell : Joseph MAWLE
Loyd George : Kenneth CRANHAM
Paul Kleb : Marcin CZARNIK
Maxim Litvinov : Krzysztof PIECZYNSKI
Matthew : Celyn JONES
Sir Ernest Bennet : Martin BISHOP

 

LISTE TECHNIQUE

 

Réalisation : Agnieszka HOLLAND
Scénario : Andrea CHALUPA
Image :Tomasz NAUMIUK
Décors : Grzegorz PIATKOWSKI
Costume : Galina OTENKO, Ola STASZKO
Casting : Colin JONES
Casting (Pologne) : Magdalena SZWARCBART
Montage : Michał CZARNECKI
Musique : Antoni KOMASA-ŁAZARKIEWICZ

CE QU'EN DIT LA PRESSE

LE FIGARO
La réalisatrice polonaise en connaît un rayon sur l’imposture du communisme russe et sur le cinéma. La première partie du film est digne des meilleurs films d’espionnage.

 

LE NOUVEL OBSERVATEUR

En dénonçant les fake news et les pouvoirs corrompus, ce lanceur d’alerte est d’une troublante modernité. Ce film l’atteste.

AVOIR-ALIRE.COM

Un grand film baroque et original qui, à travers les yeux d’un jeune homme, aussi aventureux que journaliste, raconte l’effondrement qui guettait le monde avant la deuxième grande guerre. Sidérant de beauté et de profondeur.

 

TÉLÉRAMA

Au fil de ce polar historique touffu et prenant, le destin du journaliste Gareth Jones, qui se battit pour la vérité, prend toute sa résonance. Ce jeune chevalier de la démocratie est une admirable figure de l’Histoire.