Fiction / Chine

QIU JU, UNE FEMME CHINOISE

Qinglai, le mari de Qiu Ju, a été humilié publiquement par Wang Tang, le chef du village. Ce dernier est prêt à les dédommager mais Qiu Ju refuse l’argent et veut obtenir des excuses. Pour y parvenir, elle va remonter tous les échelons de la justice chinoise, allant de tribunal en tribunal, jusqu’à la Cour Suprême, car à ses yeux l’honneur n’a pas de prix.…

Lion d’or – Festival de Venise 1992
Meilleure actrice – Festival de Venise 1992

ANNÉE
RÉALISATION
SCENARIO
AVEC
FICHE TECHNIQUE
DATE DE SORTIE

1992

Zhang YIMOU

Liu HENG d’après le livre de Yuan Bin Chen

Gong LI, Peiqi LIU, Liu LIUCHUN, Quesheng LEI, Zhijun GE

1h41 – Couleur – 1.78 – Dolby Digital 5.1

27 Juillet 2022

DEVANT LA CAMÉRA

Ancienne compagne du réalisateur Zhang Yimou et égérie du cinéma contestataire chinois, elle apparaît dans plusieurs de ses films jusqu’en 1995, année de leur séparation. “Le Sorgho rouge” est son premier rôle en 1987, film qui vaut un Ours d’Or à Zhang Yimou. Premier film d’une longue collaboration, ils participent ensemble à “Ju Dou” (1990), “Épouses et concubines” (1991), “Qiu Ju, une femme chinoise” (1992) grâce auquel elle remporte la Coupe Volpi de la meilleure actrice à la 49e Mostra de Venise, “Vivre !” (1994) et “Shanghai Triad” en 1995. Gong Li participe aussi à de nombreux films de Chen Kaige, comme “Adieu ma concubine” (1993), Palme d’or à Cannes et “L’Empereur et l’Assassin” (1999). Elle participe aussi à de nombreux films américains, comme “Mémoires d’une geisha” (2005), “Miami Vice : Deux flics à Miami” (2006) et “Hannibal Lecter” (2007). Elle réapparaît dans deux films de Zhang Yimou : “La Cité interdite” en 2007 et “Coming Home” en 2014. En 2020, elle est au casting de la superproduction “Mulan” réalisée par Niki Caro.

À PROPOS DU RÉALISATEUR

En 1982, nouvellement diplômé, Zhang Yimou participe en tant que directeur de la photographie à son premier film (“Un et huit” de Zhang Junzhao). Puis il continue avec “Terre jaune” et “La Grande parade”, tous deux réalisés par son contemporain et camarade Chen Kaige. Yimou, qui caresse depuis longtemps le désir de passer à la réalisation, voit alors son souhait prendre forme au profit d’un changement de studio. Fort de la promesse de bientôt diriger son propre film, il accepte de jouer le rôle principal dans “Le Vieux puits” de Wu Tianming. Il obtient le Prix du meilleur acteur au Festival de Tokyo en 1987 et inaugure par là-même la série de récompenses qui vont jalonner sa carrière.
Sa première oeuvre en tant que réalisateur, “Le Sorgho rouge”, gagne l’Ours d’or au Festival de Berlin de 1998 et lui donne aussitôt un rayonnement international. Ce film est aussi celui qui marque la construction commune de deux carrières : la sienne et celle de son épouse et muse, Gong Li. Chacun de ses films est l’occasion de la mettre en valeur et de prolonger esthétiquement sa contemplation. Après ce premier rôle, il fait jouer l’actrice dans “Ju Dou” en 1989 et “Epouses et Concubines” en 1991 (Lion d’argent au Festival de Venise), où il exprime par ailleurs un grand raffinement formel dans la composition du cadre. Il la dirige à nouveau dans le plus spontané “Qiu Ju une femme chinoise” en 1992 (Lion d’or cette fois), puis dans “Vivre !” (Grand Prix du jury au Festival de Cannes 1994) et dans “Shanghai Triad” en 1995.
Yimou alterne dès lors une approche filmique âpre et réaliste avec “Pas un de moins” qui remporte le Lion d’or au Festival de Venise 1999 et la comédie (Happy times). En 2003, Zhang Yimou s’attaque au wu xian pian, le film de sabre traditionnel de Chine et de Hong Kong, avec “Hero” pour lequel il dirige Jet Li, Maggie Cheung, Tony Leung Chiu Wai, Zhang Ziyi et Donnie Yen, puis “Le Secret des poignards volants” avec Takeshi Kaneshiro et Andy Lau. Producteur de 2046 de Wong Kar-Wai, Zhang Yimou continue en parallèle d’alterner projets de grandes ampleurs et oeuvres un peu plus confidentielles. Il réalise ainsi “La Cité interdite”, plus gros budget de l’histoire du cinéma chinois, puis enchaîne avec “Riding alone for thousands of miles” au financement nettement plus modeste. Mis à l’honneur par le Festival de Cannes lors de sa 60e édition, Zhang Yimou a été choisit pour être l’un des 60 signataires de la collection de courts-métrages « Chacun son cinéma ». Quelques mois plus tard, le cinéaste était président du jury de la Mostra de Venise, récompensant son compatriote Ang Lee pour le film “Lust, Caution”. En 2008, il est choisi pour concevoir le spectacle de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’été à Pékin. Un an plus tard il réalise “A Woman, a Gun and a Noodle Shop” qui est le remake de “Sang pour sang” des frères Coen. En 2014, il réalise “Coming Home”, un mélodrame bouleversant sur la perte de mémoire dans lequel Gong Li montre à nouveau toute l’étendu de son talent d’actrice. En 2016, il met en scène “La Grande Muraille”, la plus importante co-production sino-américaine avec l’acteur Matt Damon en tête d’affiche. En 2018, il réalise la fresque épique “Shadow” dont la maîtrise a séduit la Mostra de Venise.

REGARDS CROISÉS SUR LE FILM

« Avec Qiu Ju, je désirais changer de style et j’ai au départ davantage concentré mon attention sur l’histoire que sur les personnages. Je l’ai située en Chine du Nord, le pays où je suis né et dont je connais les us et coutumes, car le problème n’était pas juste de raconter une histoire, mais de savoir comment les personnages bougent, comment ils mangent, comment ils parlent… Ce qui arrive à Qiu Ju est quelque chose de très ordinaire en Chine. On ne sait jamais à qui l’on doit parler, ce que l’on doit faire, où l’on doit aller. Au départ, la plupart des problèmes ne sont pas importants, ils le deviennent par le simple jeu du système bureaucratique, par les épreuves que vous traversez. Avec ce film, je voulais dire que chaque Chinois – et pas seulement les paysans – doit faire la même chose : se battre pour obtenir gain de cause et se découvrir soi-même dans le processus qu’il a engagé pour atteindre son but. Revendiquer, c’est le début de la démocratie. » Zhang Yimou (1992)

 

« À la manière des néo-réalistes italiens, Zhang Yimou mêle comédiens professionnels et non-professionnels et tourne en éclairages naturels. Plus audacieux encore, il laisse Gong Li, méconnaissable, engoncée dans ses vêtements de paysanne, parlementer avec d’authentiques bureaucrates, puis il film la scène à leur insu. Entre documentaire et fiction, le résultat est un témoignage exemplaire du dysfonctionnement des appareils d’Etat aux niveaux local et régional. Qiu Ju est aussi une satire féroce que les autorités chinoises n’ont guère appréciée. Gong Li obtint le Prix d’interprétation au festival de Venise. » Frank Garbaz, Télérama

 

« L’action se situe dans une Chine bien réelle, une Chine au quotidien où Zhang Yimou film avec autant de bonheur l’isolement des campagnes que le grouillement des villes. Il le fait avec un sens descriptif certain, en images simples mais très belles, rehaussées de touches colorées. La narration répétitive, s’enrichit chaque fois d’éléments nouveaux dans sa description d’une justice bancale. Loin d’être un drame réaliste, le film devient, par la grâce d’une mise en scène vive et inventive, une comédie drôle et cocasse – même si elle apparaît parfois douloureuse, tant le personnage de Qiu Ju est attachant. Cette femme chinoise représente magnifiquement la condition féminine par son énergie, son courage, sa générosité, sa détermination, par son obstination à tout simplement vouloir la reconnaissance de la dignité de l’être humain. Boudinée dans ses vêtements de paysanne enceinte, elle force la sympathie. Gong Li, absolument remarquable, fut très justement récompensée par un prix d’interprétation au Festival de Venise 1992. Quant au film, il obtint le Lion d’Or. » Claude Bouniq-Mercier, Le Guide des Films (Ed. Robert Laffont)

 

« Zhang Yimou choisit un parcours exemplaire : celui de Qiu Ju – paysanne du Shaanxi – qui, pour un mari rudoyé, gravit tous les échelons du système judiciaire. Le parti pris de Zhang (caméra cachée, scènes improvisées, histoire presque gommée au profit des arrière-plans) tranche avec son cinéma précédent. Il y reste Gong Li, le rouge (omniprésent), la réflexion sur l’obstination. Une obstination dont Zhang – Lion d’or à la Mostra de Venise pour «Qiu Ju», mais dont «Ju Dou», puis «Epouses et concubines» furent interdits en Chine – se montre le symbole vivant. » L’Express (10/12/1992)

 

CINÉMA ÉPOUSE ET HÉROÏNE

 

Cinéaste chinois subitement propulsé au premier plan par le succès international d’Epouses et concubines, Zhang Yimou revient avec un film qui prend à rebrousse-poils les amateurs de “belles image”, pour mieux décrire la réalité et l’évolution de la Chine actuelle. Qiu Ju, une femme chinoise, qui a reçu un Lion d’or mérité au Festival de Venise, est une fable tragi-comique, et aussi un formidable portrait de femme engagée dans une lutte sans merci pour obtenir justice.

 

C’est peu dire qu’on attendait Zhang Yimou au tournant. Après le succès planétaire d’Epouses et concubines (500 000 entrées en France, quelque 15 millions de dollars au box-office dans le monde, du jamais vu pour un film chinois), comment allait-il gérer cette célébrité, cette responsabilité aussi, puisqu’il était devenu, bon gré mal gré, le représentant mondial du cinéma chinois ? On l’attendait, aussi, au “tournant esthétique”, après son inquiétante dérive, amorcée en 1990 avec Ju Dou et aggravée par les fameuses Epouses, vers la carte postale exotique de parfaite facture. Elle faisait honneur à ses talents de chef opérateur (le premier métier de Zhang), mais risquait de geler son cinéma dans la joliesse orientalisante.

 

Son cinquième film – le quatrième dont il reconnaisse la paternité, le thriller Opération Jaguar (1989) étant une commande assumée par amitié mais dans laquelle Zhang refuse de se reconnaître – est une réponse magistrale à cette double attente. A quarante-deux ans, visage émacié, puissance féline de chasseur, de guerrier, Zhang Yimou n’a d’ailleurs pas l’aspect d’un adepte du cocooning artistique. De passage à Paris, il confirme avoir délibérément voulu changer ses batteries : “J’ai essayé de travailler d’une manière différente, qu’il s’agisse de la mise en scène, de l’enregistrement du son ou de la prise de vues. Mais l’essentiel demeure que le style corresponde à l’histoire racontée.”

 

Cette histoire, d’une simplicité de fable, est, comme d’habitude chez Zhang, adaptée d’un roman (de Chen Yuan-bin), mais elle se déroule, cette fois, de nos jours et non pas dans la Chine prérévolutionnaire. Comme pour les précédents films, l’interprète principale en est la femme du réalisateur, Gong Li. Mais cette actrice à la beauté sidérante, volontairement mal attifée, a proposé que sa “femme chinoise” soit enceinte, et elle s’est non pas enlaidie (à l’impossible nulle n’est tenue), mais rendue banale autant que faire se peut. Et, comme il est d’usage chez ce cinéaste, l’action se situe dans un lieu reculé (un village près de Xi’an, région centrale dont il est originaire). Mais le lieu cesse ici d’être un décor, même “naturel” (de plantation dans le Sorgho rouge, de teinturerie dans Ju Dou, de riche demeure labyrinthique dans Epouses et concubines) : hormis un clin d’oeil aux prouesses chromatiques de jadis avec les immenses grappes de piments rouges, le village se compose de maisons ordinaires et de triviaux chemins, et non pas d’éléments choisis pour leur aspect plastique.

 

Ce va-et-vient entre continuité et singularité traduit la capacité d’un cinéaste, qui dit “travailler avec 50 % de certitude et 50 % d’inquiétude”, à se renouveler sans se trahir. Jetant par-dessus les pagodes sa virtuosité d’imagier, Zhang Yimou préfère cette fois les humbles tactiques du documentaire. Sur un scénario très concret, il n’y gagne pas seulement en intégrité et en rigueur, mais en profondeur.

 

Le film raconte donc comment, son mari ayant été frappé par le chef de village à la suite d’une dispute, la paysanne Qiu Ju exige réparation : elle ne veut ni argent ni décision de justice, mais la reconnaissance publique de ses torts par le coupable. Affaire de “face” perdue et qu’il faut retrouver en faisant perdre la face à l’autre, selon le mécanisme oriental ? Oui. Mais aussi affaire de justice, de résistance, d’engagement pour un idéal… et des limites de cet engagement. Question universelle, aux sous-entendus acérés sur la Chine actuelle.

 

Entre comique de répétition et insistance obsessionnelle, Qiu Ju ira donc clamer son bon droit successivement au bourg du coin, à la grande ville régionale, à la capitale provinciale, finira par se faire entendre à Pékin. Peu à peu elle lasse ses voisins, ses amis, les autorités plutôt bienveillantes, et jusqu’à son mari. Et elle inquiète tout le monde avec sa manière de se jeter, à quelques jours de l’accouchement, sur les routes de montagne verglacées et dans le monde inconnu des villes. Qiu Ju, elle, ne se lasse pas. La certitude de son bon droit l’anime, mais Zhang Yimou suggère aussi, sans jamais l’expliciter, le désir (sensuel, libérateur) de la jeune femme de sortir ainsi de son univers confiné – le cinéaste retrouve alors un thème constant de ses films, celui de la femme opprimée par les liens traditionnels. Ce désir, porté par l’impressionnante présence à l’écran de l’actrice et épicé de petites scènes de drame ou de comédie adaptées à chaque situation, fait le plaisir du spectateur, et sauve le film des dangers de la répétition.

 

A cette vibration s’ajoute l’étonnante carte en relief du pays dessinée par le film, par la représentation de groupes sociaux comme emboîtés du plus petit (la cellule familiale villageoise) au plus grand (la capitale provinciale, l’inaccessible Pékin restant hors champ) pour composer un portrait chaleureux sans complaisance, attentif sans lourdeur pédagogique, de la Chine d’aujourd’hui.

 

Le portrait n’est pas caricature, et Zhang Yimou évite, cette fois, les couleurs trop franches en refusant la facilité mélodramatique du ou des “méchants”. Chef de village, flics, juges et avocats, nul n’endosse la panoplie simpliste qui permet la dénonciation à peu de frais, et finalement met tout le monde d’accord. La question posée par Qiu Ju l’obstinée est sans réponse, et le cinéaste ne triche pas en désignant un coupable facile, bouc émissaire de fiction. Mieux, Qiu Ju évite de juger son personnage, laisse à chacun le choix de décider si sa passion de la justice fait d’elle une héroïne, voire une sainte, ou, passé une certaine limite, une emmerdeuse, voire une dangereuse fanatique lorsque le film débouche sur un épilogue aussi tragique qu’imprévu.

 

Zhang Yimou revendique cette ambiguïté, laisse à l’interlocuteur occidental le soin de relever que si l’exigence du bon droit reste terriblement d’actualité dans son pays, la métaphore d’un combat justicier dégénérant en tragédie oppressive peut trouver d’autres échos : l’histoire de la révolution chinoise elle-même. Le réalisateur préfère souligner le changement de psychologie sociale traduit par le film : “J’ai voulu montrer une femme simple qui cherche à s’affirmer individuellement. C’est un tournant essentiel dans un pays où, traditionnellement, on privilégie le collectif, l’intérêt général de la société, quitte à nier totalement l’intérêt particulier. Aujourd’hui, pour la première fois dans la civilisation chinoise, on constate ce besoin de reconnaissance individuelle, c’est une vague de fond sociologique beaucoup plus profonde et significative que tel ou tel virage politique.”

 

Donnée essentielle, quel que soit le jugement qu’on porte à son égard, ce développement de l’individualisme en Chine se retrouve, évidemment, dans le cinéma. Zhang Yimou est devenu le représentant le plus connu de ce qu’on appela la “cinquième génération”, celle des cinéastes d’après la Révolution culturelle qui, durant les années 80 (jusqu’au coup de hache de Tiananmen en 1989), apporta un souffle nouveau à partir du “camp de base” constitué par le studio de Xi’an. Ses membres (notamment Zhang, Wu Tien-min, ancien directeur du studio, et l’auteur de la Terre jaune et du Roi des enfants, Chen Kaige) sont aujourd’hui dispersés, en exil pour la plupart. “Une sixième génération verra certainement le jour, dit Zhang Yimou, mais elle ne ressemblera pas à la précédente. Un lieu d’élaboration collectif comme a été le studio de Xi’an (où Zhang fut opérateur pour Chen Kaige, acteur pour Wu Tien-min) me paraît impossible aujourd’hui. Désormais chacun travaille dans son coin et cherche à se faire connaître individuellement ; les techniques de publicité ont pris une grande importance. “En attendant l’émergence de cette relève, qui dépend de la disparition d’au moins quelques verrous politiques, les réalisateurs se débrouillent dans un lacis d’interdits et de demi-autorisations, rendu plus complexe encore lorsqu’il s’agit de coproduction avec l'”étranger”, Hongkong dans le cas de Qiu Ju.” Le problème principal en ce qui concerne la censure est l’absence de règles fixes. Les interdits changent d’un jour à l’autre, et d’un censeur à l’autre. Paradoxalement, nous réclamons aujourd’hui l’établissement d’une censure précise (puisque son abolition est, à court terme, hors de portée). Cette censure ne porte pas tellement sur les moeurs, où il est assez simple de fixer ce qu’on peut montrer, mais sur les questions idéologiques, qui sont beaucoup plus floues : comment calibrer les sentiments qu’est susceptible d’inspirer un film ? “Dans le cas d’un film tourné en Chine avec un financement extérieur, le gouvernement ne peut rien dire une fois qu’il a agréé le scénario, il peut seulement interdire la diffusion du film sur le territoire… et manifester son mécontentement, en particulier lors du projet suivant.” La diffusion des films de Zhang Yimou a ainsi rencontré des difficultés dans leur pays d’origine, mais l’Etat chinois demeure apparemment suffisamment avide de devises pour ne pas entraver sérieusement le tournage d’un nouveau film de cinéaste mal vu (Chen Kaige, qui a connu des mésaventures similaires, vient ainsi de terminer son cinquième film, produit pas la taïwanaise Hsu Feng). Là aussi règnent est l’arbitraire et l’imprévisible : un même film peut être envoyé officiellement par Pékin dans un festival et être tout aussi officiellement critiqué si une récompense est attribuée à cette même oeuvre, dont on découvre subitement qu’elle n’est pas ” conforme aux valeurs du socialisme ” (verdict gouvernemental sur Ju Dou après sa nomination aux oscars). Une très belle scène de Qiu Ju montre l’héroïne errant dans les rues de la ville, passant devant l’échoppe d’un “marchand d’images” : extraordinaire (et véridique) capharnaüm de chromos qui mêlent portraits de Mao et de Bouddha, starlette (un peu) dénudée et paysage bucolique, chaton de calendrier des postes voisinant avec Schwarzenegger. Face à cette confusion des images et des références, symbolique d’un pays qui cherche désespérément à concilier traditions millénaires, principes politiques archaïques et modernité économique sauvage, l’oeil observateur, à la fois ironique et proche des gens, de Zhang Yimou fait de son film une passionnante analyse de la réalité, dynamisée par une formidable force vitale.
Jean-Michel Frodon, Le Monde (10/12/1992)

 

« Sournoisement novateur, Qiu Ju marque l’irruption de la leçon Rossellini dans le cinéma chinois. » J.M., Cahiers du cinéma n°463 (Janvier 1993)

 

MAGIQUE ET DÉSOPILANTE

Lion d’or à Venise, « Qiu Ju, va au tribunal » devient « Qiu Ju, une femme chinoise », comme le précédent film « Lanterne rouge » s’était changé en « Épouses et Concubines ». C’est une tradition chez Yimou, son oeuvre à double titre.
Gong Li, « la divine » star asiatique, la plus raffinée, la plus talentueuse entre toutes, passe sportivement à un rôle à contre-emploi qui lui vaut un Lion d’interprétation, double récompense à Venise.
Dans la fresque inattendue de Yimou, Gong Li joue l’inconnue dans la masse. Une paysanne naïve et mal fagotée qui ne se distingue pas en apparence des autres femmes de la communauté rurale, où elle est attelée aux tâches courantes les plus ingrates, de surcroît enceinte jusqu’aux dents. Mais un jour, cette femme rustre, plutôt réservée et silencieuse, se rebelle pour une broutille dont elle va faire une affaire de village, de district et enfin d’Etat. Sans jamais lever le ton, ni menacer quiconque, Qiu Ju, joue les enquiquineuses, allant au bout de sa détermination, avec l’obstination naturelle d’un tempérament bien trempé dans le bon sens, tenace et clairvoyant. L’épine dans la main de Qiu Ju était pourtant bien peu de chose. Son mari s’était disputé avec le chef du village, reçoit un coup de pied mal placé, sans excuses ni justification. Et l’on voit comment le mince incident va grossir un dossier administratif qui fera jurisprudence dans les affaires sociales du pays. Une escalade judicieuse et désopilante, à travers un portrait de femme exemplaire dans sa simplicité même. Engrossée, enlaidie, Gong Li reste obsessionnellement rayonnante dans le rôle de cette femme chinoise prête à tout pour une banale explication. Sa démarche laborieuse s’ouvre miraculeusement comme une superbe balade à travers le pays, du coin le plus reculé dans ses moeurs, jusqu’aux abords de la ville bouleversée par la multitude des rythmes modernes. Qiu Ju, étourdie, mais néanmoins lucide, avance tel le Candide de ce conte philosophique moderne, aux confins de la comédie pince-sans-rire, laquelle soulève le masque d’une société tout entière.
Une grande première dans l’oeuvre du cinéaste de Pékin, si généralement esthétique dans la dramatisation de forme et des couleurs intimes autour de personnages tragiques hautement traditionnels. Cette fois, l’objectif de Yimou prend le large, sous le manteau. Gong Li, qui est la seule à savoir où est cachée la caméra, se fond dans la foule sans acteur (90% de non professionnels). Elle est le conducteur irrésistible, magique, de cette chronique néo-réaliste, pimpante, ironique et légère qui dénonce les vices de l’immobilisme national dans la Chine d’hier et d’aujourd’hui, laquelle, par ailleurs, nous livre son âme profonde. Un chef-d’oeuvre.
Anne de GASPERI, Le Quotidien de Paris (11.12.1992)

 

Le cursus honorum de Zhang se conclut provisoirement avec un Lion d’or qui succède à son Lion d’argent l’an dernier pour Epouses et Concubines, son Ours d’or berlinois pour Le Sorgho rouge, ses deux nominations aux oscars. Il est tentant d’en faire un réalisateur académique comblé d’honneurs et de succès, ce que ne manquèrent pas de souligner certains. Pourtant il s’affirme une fois de plus comme le chef de file, avec Chen Kaige, de la cinquième génération. Pourtant avec Qiu Ju, Zhang innove. Au plasticien amoureux de cadrages précis et de compositions chromatiques, où l’on trouvait les traces du brillant chef opérateur qu’il fut, a succédé un cinéaste beaucoup plus libre qui recourt à un tournage semi-documentaire (caméra cachée pour certaines séquences, utilisation à quatre exceptions près de comédiens non-professionnels) pour conter l’histoire d’une paysanne de la Chine du Nord qui demande, sinon réparation, du moins des explications pour le mauvais traitement qu’a fait subir le chef du village à son paysan de mari.
Fable brechtienne que celle de Qiu Ju, la bonne âme à la fois exaspérante et touchante qui s’obstine dans sa revendication, faisant appel au policier du lieu, puis au tribunal local, puis à celui de la région et enfin aux autorités supérieures de la ville qui tous semblent confirmer la décision prise : remboursement des frais médicaux ! La chronique chaleureuse, humoristique, où Zhang laisse avant tout parler les émotions, s’accompagne d’une réflexion sur l’idée de justice et sa relativité. Qiu Ju, enceinte, va accoucher avec l’aide précisément de ce chef du village, à qui elle en veut tellement et qui l’accompagne par les routes de campagne pour qu’elle puisse accomplir sa délivrance. Lorsqu’elle obtiendra enfin satisfaction, elle s’étonne du verdict : quelques semaines de prison ferme. Ce que Qiu Ju voulait, c’était simplement comprendre.
Le rôle du temps dans les passions humaines mais aussi l’absurdité et la pesanteur bureaucratiques, voilà ce que Zhang évoque tout en brossant un portrait extraordinairement vivant de la campagne chinoise, dont la liberté de ton n’est pas sans rappeler le premier film d’Andrei Konchalovsky, Le Premier Maître. On reproche déjà à Zhang d’avoir voulu par ce film retrouver les faveurs des autorités. Ce qu’il montre au contraire, c’est la nécessité de prendre son destin en mains, condition première de la démocratie. Le débat idéologique quant à la signification du film doit nécessairement avoir lieu – comme pour l’oeuvre de John Ford, dont on fit un défenseur de l’idéologie dominante -, mais après avoir admiré la complexité et la beauté d’un film à la réussite exemplaire. Réussite liée à l’interprétation de Gong Li, dont le talent multiple éclate dans cette composition d’une paysanne têtue et mal attifée. Nouveau portrait d’une femme forte, en lutte contre les instances supérieures, Qiu Ju prouve le renouvellement d’un artiste et la cohérence son propos.
Michel CIMENT, POSITIF (Novembre 1992)

LISTE ARTISTIQUE ET TECHNIQUE

Liste artistique

Gong LI : Qiu Ju
Peiqi LIU : Wan Qinglai
Liu LIUCHUN : Meizi, la soeur de Qinglai
Quesheng LEI : Wang Shantang, chef du village
Zhijun GE : Officier Li

 

Liste technique

Réalisateur : Zhang YIMOU
Scénario : Liu Heng d’après le livre de Yuan Bin Chen
Directeur de la photographie : Xiaoning CHI, Hongyi LU, Xiaoquin YU
Montage : Yuan DU
Costumes : Huamiao TONG
Musique : Zhao JIPING
Distribution : Films Sans Frontieres