Fiction / France

SLALOM

Lyz, 15 ans, vient d’intégrer une prestigieuse section ski-études du lycée de Bourg-Saint-Maurice. Fred, ex-champion et désormais entraîneur, décide de tout miser sur sa nouvelle recrue. Galvanisée par son soutien, Lyz s’investit à corps perdu, physiquement et émotionnellement. Elle enchaîne les succès mais bascule rapidement sous l’emprise absolue de Fred…

Festival de Cannes – Sélection officielle 2020
Film Francophone d’Angouleme
Deauville – Festival du cinéma américain -Prix d’Ornano-Valenti 2020

ANNÉE
RÉALISATION
SCENARIO
AVEC
FICHE TECHNIQUE
DATE DE SORTIE

2020

Charlène FAVIER

Charlène FAVIER et Marie TALON

Noée ABITA, Jérémie RENIER, Marie DENARNAUD, Muriel COMBEAU, Maïra SCHMITT, Axel AURIANT

1h32- Couleur –  Dolby Digital 5.1

23 juin 2021

RENCONTRE AVEC LA RÉALISATRICE

Comment est née l’idée du film ? Est-ce autobiographique ?

 

A l’adolescence, j’ai subi des violences sexuelles dans le milieu du sport. Comme beaucoup de victimes, j’ai intériorisé pendant de nombreuses années. J’ai construit ma vie professionnelle autour de la création et je me suis épanouie à travers la photographie, le dessin, le théâtre et le cinéma. Je n’avais jamais pensé que mon premier long métrage parlerait forcément de ce qui était enfoui au plus profond de moi. Pourtant, la nécessité de dénonciation a fait son chemin pour finalement éclore sur les bancs de la FÉMIS où j’ai écrit les premiers lignes de ce scénario. Mais là encore, je ne m’autorisais pas à affirmer l’aspect autobiographique du projet. Car ma véritable histoire n’était pas dans le ski. Lyz n’est pas moi, ni sa famille la mienne, ni Fred mon agresseur.
Mais le film est irrigué de mon histoire personnelle.
J’avais un besoin fort de transposer dans un autre milieu sportif. J’ai choisi le ski avant tout parce que j’ai grandi à Val d’Isère où dès mon plus jeune âge et jusqu’à mes 16 ans, ma vie n’était faite que d’entraînements et de championnats. Un corps qui souffre encore et encore, pour échapper parfois aux lois de la gravité me semblait beau et nécessaire à filmer. Ensuite, cette montagne me fascine et m’effraie à la fois. Elle m’offre un cadre naturel d’une beauté intense pour ce drame intime.

 

Comment s’est passée l’écriture de ce film ?

 

J’avais ce film en moi depuis très longtemps, mais je ne m’étais jamais « autorisée » à l’écrire, à le partager, c’est en arrivant à l’atelier scénario de la FÉMIS en 2014 que je suis enfin parvenue à faire « sauter » ce verrou.
En écrivant ce scénario, j’ai voulu marquer toutes les étapes, les ambivalences et les états d’âme qui traversent mon personnage plutôt que d’illustrer uniquement les agressions et leurs conséquences.
Dans ce travail, Marie Talon et Antoine Lacomblez m’ont apporté leur talent pour trouver le recul nécessaire pour saisir les enjeux dramatiques et Edouard Mauriat et Anne-Cécile Berthomeau, mes producteurs, m’ont soutenu et encouragé à aller au bout de mes intentions. Je me suis particulièrement attachée à faire ressentir le phénomène d’emprise psychologique. Fred use d’une triple domination qui rend Lyz vulnérable : celle de l’entraineur qui conduit à la réussite sportive ; celle de l’adulte dont on doit suivre les règles et celle de l’homme qui impose ses pulsions.
C’est cette emprise qui vient dévoyer l’émergence des désirs de Lyz en lui imposant les envies d’un autre et qui agit aussi sur sa psyché en altérant peu à peu sa perception du monde. Dans ce lycée de sport étude, j’ai trouvé le contexte qui peut amplifier cette mainmise de l’adulte : le jeune âge des pratiquants les rend plus fragiles, le planning intense des compétitions les éloigne de leur famille, mais aussi les vestiaires qui brisent leur intimité. Peu à peu, Lyz perd la propriété de son corps, d’abord outil de performance puis objet de désir. Meurtrie par les blessures physiques et psychologiques, elle va découvrir la peur, perdre pied.

Dans ma démarche artistique, j’ai eu besoin de tourner un court métrage : “Odol Gorri”. L’idée n’était pas de faire une version courte de “Slalom” mais de me confronter à la violence de certaines scènes. Cette expérience a nourri l’écriture de “Slalom” et m’a encouragée à toujours me placer du point de vue du personnage principal. Ce tournage m’a aussi permis de trouver un alter ego avec la comédienne Noée Abita.

 

Comment avez-vous travaillé avec Noée Abita et Jérémie Renier pour les deux rôles principaux ?

 

Sur le plateau, avec Noée et Jérémie, on essayait sans arrêt de trouver des points d’équilibre et de déséquilibre dans les postures, pour que leurs corps portent en eux le conflit. On restait à l’écoute des émotions qui nous envahissaient pour les projeter physiquement dans l’espace. Pour moi, tout part du corps, et j’ai appris que c’est en travaillant de cette matière que l’on apporte la véracité aux actions et aux émotions des acteurs. C’est Jacques Lecoq, dont j’ai suivi la formation à Londres à 18 ans, qui disait : « Il faut être dans l’acte comme le corps est dans le monde. »
Pour Noée, beaucoup de choses se sont jouées en amont du tournage et notamment pendant le tournage de mon court-métrage où nous nous sommes apprivoisées grâce à nos sensibilités communes. En arrivant sur SLALOM, nous avions notre méthode : partir du coeur et du corps. Surtout pas de répétition pour garder de la spontanéité, mais de la préparation physique et mentale. Noée s’est alors isolée deux mois avec Emilie Socha, la coach sportive de la section ski étude de Bourg-Saint-Maurice, pour faire de la musculation, de la proprioception et pour s’imprégner de la gestuelle et de la routine des skieurs de haut-niveau. C’est dans cette solitude et pendant sa préparation physique et mentale que Noée a construit son personnage. Ensuite sur le plateau, c’était fluide, elle n’avait plus qu’à agir selon son instinct et c’était toujours juste. La métamorphose était fascinante, Noée était devenu Lyz, une guerrière avançant les poings serrés, avec une extraordinaire énergie de survie comme bouclier.
Même méthode avec Jérémie, qui a, lui aussi, passé beaucoup de temps en amont avec les entraîneurs des clubs de la région ; son investissement était impressionnant. Pour être crédible, il a appris le jargon, les gestes, et les automatismes du métier.
Ensuite, pendant le tournage, nous nous questionnions beaucoup sur la psychologie du personnage pour comprendre d’où venaient ses motivations et ses pulsions. Pour éviter la caricature, nous voulions donner à Fred plusieurs couleurs ambivalentes, allant de la douceur à l’agressivité.
Ce qui nous intéressait, c’était de comprendre comment Fred allait investir Lyz de son obsession de réussite et de reconnaissance. Un des défis de Jérémie était d’incarner un homme qui n’est pas un harceleur coutumier de l’abus sexuel mais qui, en agissant dans une pulsion, signe le début de sa chute. Jérémie s’est complétement glissé dans le personnage et je le sentais bouleversé par ce qu’il était en train de vivre, de ressentir et de jouer.

 

Le personnage de Noée Abita passe par plusieurs phases au cours du film. Comment peut-on interpréter son comportement lors du dénouement ?

 

Pour que l’on puisse déceler la faille cachée des personnages, j’explore les contradictions émotionnelles ambivalentes qui les construisent. Lyz a la fragilité d’une adolescente qui ne connaît pas ses désirs, elle cherche une raison de vivre, repousse les limites et se piège elle-même en cherchant en Fred un sauveur, un prince charmant.
Lors de la scène finale du film, il neigeait et le vent était glacial. Nous étions à bout de force après de longues semaines de tournage et la journée avait été épuisante. C’était pendant les championnats d’Europe à Tignes, nous avions un timing ultra serré, et l’adrénaline nous rendait euphoriques. Jérémie et Noée étaient devenus Fred et Lyz, et malgré la fatigue et le froid toute l’équipe vibrait à l’unisson avec eux. C’était magique.
“Slalom” est un film sur la résilience. À la fin, Liz comprend qu’elle peut dire non. Je voulais finir sur son visage, que le spectateur la contemple apaisée, presque en apesanteur. Elle renonce pour trouver la paix intérieure. Pendant le film, elle est passée par toutes les émotions : la rage, la colère, la douleur, la joie, la rébellion…
Je voulais une fin minimaliste. C’est la seule fois du film où Liz est apaisée, calme. Elle est vraiment en accord avec elle-même et elle ressort victorieuse. La fin est positive et représente une forme de maturité.

 

Pouvez-nous parler de la démarche artistique ou de travail qui a été la vôtre lors de la création de ce film ?

 

La scène finale est un bon exemple de ce que j’ai voulu faire : que toute l’action s’exprime à travers le regard de Lyz. Elle vit alors un moment suspendu puis réalise ce qu’elle vient d’accomplir. En termes de mise en scène, à cet instant précis, tout ce qu’il y a autour existe quasi exclusivement hors champ. Pour faire ressentir ce climat extatique entourant Lyz, nous avons énormément travaillé en post-production, au bruitage, au montage son, et enfin au mixage.
Dès le départ, je voulais immerger le spectateur dans le monde intérieur de Lyz ; être au coeur de ses sensations et au plus près des visions qu’elle s’invente, dans une sorte de réalité hallucinée. Les images fortes qui portent mon imaginaire glissent parfois dans un monde fantasmagorique, et c’est souvent la topographie d’un lieu qui anime mon imaginaire et ravive mes souvenirs. J’ai fait beaucoup de repérages pour découper le film en fonction de l’architecture, de la lumière et de la géographie des décors. Jusqu’à la veille du tournage, j’ai beaucoup réécrit en fonction des décors, car pour moi le scénario est un document de travail qu’il faut mettre, dès que possible, à l’épreuve des corps et des paysages.
Du fait de la violence du récit, j’avais envie que ma caméra transcende ces images et qu’elle apporte aux spectateurs une certaine poésie. Avec mon chef opérateur Yann Maritaud, nous avons imaginé un film d’atmosphère, énergique et vibrant, doté d’une photo colorée et sensorielle. Je voyais la couleur rouge se glissant progressivement dans l’image, à travers la lumière, des éléments de décors et de costumes, comme un des marqueurs du morcellement identitaire de Lyz.
Mon autre priorité était de trouver lors du montage avec Maxime Pozzi Garcia le pouls de mon personnage principal, embarquant ainsi le spectateur dans un voyage intime et immédiat. Dans les scènes de sexe par exemple, je suis restée du point de vue de Lyz, mettant l’accent sur ses ressentis, tout en respectant la temporalité de l’action pour faire naître le malaise, la tension chez le spectateur sans voyeurisme.

 

Les scènes de compétition de ski sont impressionnantes. Cela a dû être un vrai challenge à filmer…

 

Nous nous sommes donnés les moyens techniques nécessaires aux scènes de courses et de skis : utilisation d’un drone, d’un cadreur spécialisé pour les descentes… Et puis la Fédération Française de Ski nous a permis de nous greffer à de vraies courses, ce qui nous a fait bénéficier de l’atmosphère électrique de ces évènements sportifs internationaux ! La musique et les sons de ski dans les courses ont notamment permis de créer l’atmosphère mentale de Lyz dans ces moments intenses.
Pour ces séquences, nous avons testé beaucoup de choses car il ne fallait surtout pas donner l’impression d’une captation sportive classique. Le cadreur sur ses skis et l’assistante caméra sur la motoneige se sont tous deux lancés à vive allure dans les pentes abruptes à la poursuite ou devançant les mouvements de la skieuse. L’idée était de capter le ski à travers Lyz de manière organique et émotionnelle, créant de la sorte une impression d’apesanteur et de vertige. C’est aussi le « cahier des charges » que j’ai transmis à LoW Entertainment, groupe expérimenté dans la musique de film (cf leur bio) et qui m’a proposé des morceaux que j’ai trouvé très inspirés, à la fois aériens et venant rythmer les scènes.

 

Diriez-vous qu’il s’agit d’un film engagé et si oui, dans quel sens ?

 

Oui. Évidemment !
J’assume que les violences faites aux femmes est un territoire vaste, complexe et intime que l’on ne peut pas réduire à un seul schéma. J’ai d’abord écrit ce film pour ouvrir le débat, faire réfléchir, puis la nécessité inconsciente de dénonciation a fait son chemin, jusqu’à devenir l’engagement principal du film. En écrivant, je voulais briser la loi du silence, car dans le sport, les abus et les agressions sexuelles sont le sujet tabou par excellence. Les faits se susurrent mais reste le plus souvent à l’état de confidences. La prise de parole puis la dénonciation, sont des étapes très personnelles, et l’écriture de ce scénario a exorcisé beaucoup de choses en moi. Cependant, “Slalom” n’est pas une réponse épidermique, ni un plaidoyer, c’est un voyage intime et sensoriel.
A la fin de mon écriture, j’ai entendu l’ancienne ministre des sports, Laura Flessel, déclarer : « Non, il n’y a pas d’omerta sur le harcèlement sexuel dans le sport ». J’ai été frappée par le déni dont faisait preuve la ministre et je suis aujourd’hui certaine que ce genre de déclaration enfonce les victimes dans le silence et convaincue de la nécessité de mon film.
Quand je lis les témoignages glaçants et saisissants de Sarah Abitbol dans “Un si long silence” ou de Vanessa Springora dans “Le Consentement”, je comprends qu’il faut que la parole se libère quelle que soit le moment.
Aujourd’hui, c’est pour toutes ces raisons que je ressens plus que jamais l’envie de me battre pour que “Slalom” rencontre son public.

RENCONTRE AVEC NOÉE ABITA

Avant “Slalom”, vous aviez tourné dans le dernier court métrage de Charlène Favier, “Odol Gori”. Comment s’était passée votre première rencontre ?

 

Elle avait entendu parler de moi dans AVA qui avait été présenté à Cannes et elle m’a contacté. On s’est retrouvée autour d’un café car elle voulait me parler de son court métrage.

 

À l’époque elle avait déjà Slalom en tête, elle vous en avait parlé ?

 

Oui elle m’avait parlé de ce projet de long-métrage sans m’inclure dedans. C’est le dernier jour de tournage de “Odol Gori”, alors que nous faisions la fête, que Charlène m’a proposé de jouer dans Slalom. Elle m’a demandé si je souhaitais être sa Lyz, et voilà !

 

Preuve que vous vous entendiez bien !

 

Oui, on s’entend très bien ! On est amies et on est très proches.

 

Comment vous avait-elle parlé de “Slalom” et de Lyz, votre personnage ?

 

Elle m’avait fait un résumé du film pour commencer et puis elle m’avait dit : « Lyz est une battante ! Elle veut faire du ski, elle veut gagner, elle veut qu’on la regarde. Et puis elle va rencontrer Fred, elle va enfin se sentir aimée et regardée, et elle va tomber sous son emprise. » C’était quelque chose d’important pour Charlène de bien mentionner que Lyz est une battante, une guerrière. Elle employait beaucoup de mots comme ça pour la décrire.

 

Lyz est aussi un personnage en quête d’amour ?

 

Elle est en manque d’amour total ! Elle veut qu’on la regarde, qu’on la reconnaisse, elle veut briller pour quelqu’un. C’est pour cela qu’elle se jette à corps perdu dans cette histoire. Mais ce n’est pas qu’une descente aux enfers, elle s’en relève. C’est une remontée.

 

Vous aviez envie de briller pour votre réalisatrice ?

 

Bien sûr, en tant qu’actrice j’ai envie de donner le meilleur de ce que je peux faire. J’ai aussi envie qu’elle m’apprenne des choses de moi que je ne connaissais pas. Je voulais qu’elle soit fière de moi, qu’elle soit contente, qu’elle ait ce qu’elle veut. « Briller pour elle » ce n’est peut-être pas le mot, mais je voulais être là pour elle. Ça met une pression mais c’est aussi une excitation. C’est galvanisant, c’est une belle énergie surtout quand c’est pour des personnes qu’on aime.

 

Comment est Charlène sur un tournage ?

 

Charlène sait ce qu’elle veut et elle sait ce qu’elle ne veut pas. Du coup ça va vite, beaucoup plus vite ! Très communicative, elle déborde d’énergie, tout en restant très concentrée sur ce qu’elle a à faire. Charlène est une meneuse qui booste les troupes en étant toujours dans la bienveillance et j’adore ça. Il n’y a pas de coups montés, pas de sous-entendus c’est cash, c’est direct, et toujours très respectueux.

 

Vous aviez déjà dû jouer une scène difficile dans “Odol Gorri”, où votre personnage est victime d’un adulte. Comment vous vous sentiez vous à l’idée de jouer des scènes similaires dans “Slalom” ?

 

J’appréhendais parce que ce ne sont pas des scènes faciles. Mais c’était le sujet du film et j’avais envie de le défendre, de dénoncer les abus sexuels dans le sport. Et puis avec Jérémie on s’est très bien entendu tout de suite. Là aussi, Il y avait énormément de bienveillance et de respect mutuel. Nous avons énormément parlé avant le tournage et pendant le tournage pour que tout soit bien au clair, qu’il n’y ait pas de malentendus, de sous-entendus, que tout le monde soit à l’aise, à sa place. C’était notre travail, c’était du travail, et pour y arriver, on a fait ce qu’il fallait faire.

 

Malgré le poids de ce que vous aviez à jouer, le tournage était-il heureux ?

 

Oui, il y avait une très belle ambiance sur le plateau, on était très heureux ! On s’amusait, on rigolait, et heureusement parce que ce n’est vraiment pas facile d’incarner ce type de personnages, de jouer ce type de scènes. Et puis on tournait dans des conditions météo très dures, il faisait très froid. On était fatigués tout le temps, donc heureusement qu’il y avait une ambiance joyeuse. Il y avait vraiment beaucoup d’amour et oui on a beaucoup rigolé !

 

Vous aviez fait des recherches sur le milieu du sport ou des cas existants de jeunes femmes qui ont été abusées ?

 

Non pas vraiment. Charlène m’en a parlé parce qu’elle s’y connaissait beaucoup mieux que moi mais je n’avais pas envie de commencer à chercher des histoires, à fouiller des faits divers. J’ai surtout fait une préparation physique, ce qui me semblait le plus important. J’ai créé une enveloppe à Lyz, j’ai créé un corps et après je me suis mise dedans et le reste est allé de lui-même. Pour avoir ce corps de sportive de haut niveau j’ai fait une préparation physique avec Émilie Socha qui est une vraie coach qui travaille dans une école de ski-étude – exactement comme Fred, le personnage de Jérémie Rénier. Elle m’a entraîné dans des salles de sport, on a fait du ski ensemble. Ça m’a permis de ressentir le quotidien de ces jeunes qui font énormément de sport et dont le corps change. De même c’était très important pour moi de sentir la montagne – ce n’est pas un milieu familier pour moi – j’avais vraiment envie de sentir ce milieu très hostile ou il fait très froid. Ce n’est pas comme un hiver parisien. Le corps est beaucoup plus serré dans les vêtements, il y a plus de tension, tous les mouvements sont calculés et quelque chose se créé physiquement. C’était surtout cela ma préparation. Après pour ce qui est de la préparation psychologique, Charlène et moi, nous avions tellement parlé de ce sujet qui nous tenait à coeur, que nous étions en symbiose totale. Nous n’avons même pas eu besoin de répéter les scènes. On avait confiance en nous, en l’équipe et surtout au message que nous voulions défendre. J’étais Lyz, et Charlène me guidait lorsque j’avais des doutes.

 

Vous étiez en symbiose avec Charlène et vous aviez déjà travaillé avec Yann Maritaud, son chef opérateur. Ça vous a mis en confiance ?

 

Oui, mais je n’étais pas apeurée au point d’avoir besoin d’être mise en confiance. Mais c’est vrai qu’on se connait avec Yann, on s’était rencontré sur “Odol Gorri”, le court-métrage de Charlène. Toute l’équipe, tous les techniciens, les autres comédiens, étaient heureux d’être là malgré les conditions difficiles. On était comme une famille, il y avait énormément d’amour de respect et tout s’est très bien passé.

 

Il y a une vraie différence entre ce que vous avez vécu durant le tournage et le résultat à l’écran. Ça vous a fait un choc quand vous avez vu le film ?

 

Oui mais à un autre endroit. C’est toujours très désagréable de se voir. Nous ne sommes pas habitués à cela. C’est très difficile, car c’est un film qui est dur mais aussi parce que c’est un choc de voir ce à quoi on a travaillé pendant un mois et demi devenir concret. Ce que j’aime avec ce film, c’est qu’il dénonce les abus sexuels dans le sport – c’est le sujet – mais aussi la résilience qui pousse Lyz à aller de l’avant. C’est une promesse magnifique, pleine d’espoir et de courage et c’est aussi cela que je voulais incarner avec mon personnage.

 

C’est un sujet qu’on pourrait transposer dans le milieu du cinéma ?

 

Bien sûr, que ce soit dans le cinéma ou tout autre milieu d’ailleurs. C’est une histoire d’emprise, c’est un adulte qui ne respecte pas les limites et qui abuse d’une jeune fille. Et que ce soit dans le sport, le cinéma ou dans le travail, c’est partout pareil.

RENCONTRE AVEC JÉRÉMIE RÉNIER

Qui êtes-vous dans “Slalom” ?

 

C’est une bonne question ! Je suis Fred, le coach qui entraîne des jeunes qui font ski-étude à passer des concours, faire des courses, arriver en haut du podium et atteindre leur rêve ultime : être des champions olympiques. Dans le travail de préparation du rôle avec Charlène, nous avons imaginé le personnage un peu comme un ex-champion qui aurait pu réussir, mais qui a certainement eu un accident et a dû arrêter de faire des courses. Il est devenu coach malgré lui. Il vit donc une forme de frustration jusqu’au jour où il rencontre cette fille, Lyz, sur qui il va projeter énormément de choses.

 

Lyz devient celle qu’il aurait voulu être ?

 

Oui d’une certaine manière, comme c’est le cas pour pas mal de coaches qui poussent leurs étudiants à atteindre une forme de perfection, de maîtrise. Ils sont obligés de transmettre, de se mettre à leur place et du coup de fantasmer sur leur réussite. Pour un coach, le succès dans son travail passe par celui de ses élèves.

 

Quelle a été votre première réaction à la lecture du scénario de Charlène Favier ?

 

Je l’ai trouvé très fort. J’aimais beaucoup l’univers qui était déjà très écrit – ce qui n’est pas toujours le cas quand on lit un scénario. L’univers que Charlène voulait mettre dans son film, sa forme et bien sûr le sujet, tout était là. J’ai été très intéressé de la rencontrer pour connaitre sa vision du personnage, qu’il n’y ait pas une vision à sens unique, archaïque, que Fred ne soit pas juste un bourreau ou un violeur. J’avais besoin d’une vraie réflexion sur le sujet pour pouvoir l’interpréter.

 

Un sujet hélas d’actualité, cela ne vous a pas effrayé ?

 

Non. Il est primordial de débattre sur ce sujet, de le mettre en avant, le mettre en lumière. C’est aussi à cela que sert le cinéma ! C’est bien d’avoir des films grand public qui nous sortent de notre quotidien, qui nous amènent une forme d’émotion, mais il faut aussi que les sujets sociétaux importants soient traités.

 

Revenons à votre personnage. Comment l’avez-vous approché pour qu’il ne soit pas « un bourreau » comme vous venez de le dire ?

 

C’est le fruit de beaucoup de discussions pendant la préparation et la lecture du scénario autour de la table. Il y a une vraie différence entre le scénario qu’on lit seul et la lecture faite avec les autres acteurs et à la réalisatrice ! Tout à coup il y a une peur d’interpréter. On se demande : « Est-ce que je suis capable d’endosser ce personnage, de l’assumer, d’arriver à lui trouver une humanité pour pouvoir l’interpréter malgré ses actes ? ». Donc il y a eu énormément de discussions avec Charlène pour savoir comment elle interprétait les choses, ce qu’elle voulait inclure par rapport à son vécu et que nous soyons tous raccords sur le film que nous avions envie même pendant le tournage, y compris avec l’équipe, tout le monde était impliqué sur le film. Charlène s’entoure de gens avec lesquels elle a déjà tourné et qui forment une sorte de famille. Tout le monde était intégré et conscient du sujet. C’était donc très agréable que le sujet soit omniprésent sur le tournage.

 

Vous est-il arrivé de vous dire je ne peux pas jouer ça ?

 

À un moment oui je pense. C’est pour cela qu’à des moments j’avais besoin d’extérioriser, de comprendre, de parler et de demander comment on peut en arriver là. C’est ça le sujet : comment un homme peut en arriver à faire ce genre de choses, alors qu’au départ, il n’a pas l’air d’un violeur, d’un psychopathe ou d’un mec malade. Comment on en arrive à perdre la raison, à perdre une forme de maîtrise ? C’était le sujet de nos discussions et de mes craintes. J’ai eu de grosses prises de conscience, et puis parfois je mettais ma conscience de côté pour pouvoir interpréter.

 

Vous avez également discuté en amont avec Noée Abita de vos personnages et des séquences difficiles que vous aviez à tourner ensemble ?

 

Oui bien sûr ! Cela faisait forcément partie des discussions avec elle autour de la table. On devait se sentir à l’aise, éclaircir tous les points d’ombre et questionnements que nous avions sur la relation qui unit Fred et Lyz, et par quelles émotions ils sont traversés. Nous avons parlé de ce que Noée voulait montrer, de ce qui était impudique, et de ce qui était impossible à assumer de mon côté.

 

Comme Noée, vous avez débuté très jeune votre carrière d’acteur. Quel regard portez-vous sur elle ?

 

Noée est très instinctive, elle est naturelle. Elle est là, présente, et c’est très agréable. Je pense qu’on a un peu les mêmes racines : elle a appris sur le tas, elle n’a pas fait d’école comme moi, elle est tout de suite vraie. On s’amusait tout en étant investis, rien n’était lourd et grave. C’était très agréable de la voir travailler, de travailler à ses côtés. C’était rassurant de se dire qu’il y a des belles relèves qui arrivent, qui sont là !

 

Est-ce que le fait de travailler sur un sujet pareil avec une femme réalisatrice était rassurant pour vous ?

 

Oui évidemment. Après un homme aurait tout à fait le droit de raconter la même chose. Mais là, il y avait une légitimité parce qu’au-delà d’être une femme, Charlène avait – d’une certaine manière – vécu ça, et donc c’était important d’avoir son ressenti. Ce n’est pas un film à charge, c’est un film qui se veut ouvert sur le sujet, ce n’est pas un règlement de compte. C’est une fiction, presque comme un thriller psychologique.

 

Quel genre de réalisatrice est Charlène Favier ?

 

Elle nous a tout de suite mis en confiance. Elle a un vrai amour de l’acteur, ce qui est très agréable. On n’a pas l’impression d’être pris dans un étau. C’est quelqu’un qui a beaucoup d’énergie, qui travaille avec le sourire malgré un sujet qui doit être pour elle complexe à raconter, lourd à porter. Je n’ai jamais senti ce poids. Souvent sur des films dont les sujets sont graves, on a besoin d’avoir un peu d’air, donc on a beaucoup ri, on a pris du bon temps, mais en sachant qu’il y avait une forme d’implication à tous niveaux. Il y avait chez Charlène et toute son équipe – qui est assez jeune – une énergie, une exaltation qui nous portait.

 

En plus de la dimension émotionnelle et psychologique du film, il y a l’aspect physique, le froid, la neige, la montagne. Comment s’est passé le tournage de ce point de vue ?

Physiquement, cela a été dur. Mais comme on était exaltés par le film, il y avait cette énergie qui nous poussait à dépasser nos limites physiques. Je pense que c’est ce qui donne aussi au film une forme organique parce qu’on sent que les corps parlent, parce qu’on a vraiment froid, qu’on est vraiment épuisé. C’est agréable à voir au cinéma, et en tant qu’acteur de pouvoir s’appuyer sur cette énergie qui fait que d’un coup tout est vrai et réel. En plus, j’avais fait un travail en amont avec un vrai coach pour avoir le jargon, les gestes, pour pouvoir être crédible dans ce rôle.

 

Ce n’était pas un peu paradoxal de tourner une histoire aussi sombre dans un milieu des paysages de montagnes aussi beaux ?

 

Charlène voulait que la montagne soit omniprésente dans le film : au départ elle est belle majestueuse et au fil du film, elle devient de plus en plus oppressante et ça reflète ce qui se passe dans la relation entre Lyz et Fred. Concernant le tournage, c’était agréable de se lever le matin et de voir la neige et les montagnes plutôt que des usines Cockerill à Seraing. Et puis nous étions en hauteur, un peu isolés, comme si nous étions retirés du monde et que nous avions créé l’univers du film le temps du tournage. Nous avons d’abord filmé toutes les séquences de montagne, de pistes, tout ce qui se passait en haut dans les stations et puis à la fin du film, on est descendus juste pour une semaine à Bourg-Saint-Maurice et c’était très étrange de retrouver la ville. C’était moins lunaire ou poétique que d’être en hauteur.

 

Vous avez vu le film, qu’en avez-vous pensé ?

 

Je l’ai vu deux fois, une première fois avec un montage qui n’était pas totalement terminé et puis je l’ai revu au Festival d’Angoulême. Malgré que cela soit toujours difficile de regarder un film dans lequel on est – parce qu’on a toujours du mal à prendre une forme de distance pour être un spectateur lambda – j’ai trouvé ça très beau, très juste. J’avais une crainte que le personnage soit trop fermé, qu’il soit juste un coach acariâtre, difficile et dur. J’avais peur d’en faire une bête noire ! Même s’il reste quand même un personnage dangereux, j’ai l’impression que la complexité est là et c’était important. Je trouve que le film a une belle forme intelligente. C’est une vraie fiction sur un sujet important et c’est un plaisir de voir un film réussi dans lequel on est !

À PROPOS DE LA RÉALISATRICE

Charlène, exploratrice dans l’âme, autodidacte énergique du cinéma, est habitée par l’envie de faire partager son univers. Après avoir passé son enfance à Val d‘Isère et plusieurs années à l’étranger notamment en Australie, en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis, elle crée à 24 ans sa société : CHARLIE BUS PRODUCTION pour donner l’impulsion aux projets qui lui tiennent à coeur. Curieuse et consciente de la rigueur liée au métier, elle se forme au jeu d’acteur à l’école Jacques Le Coq à Londres, à la direction d’acteur au Studio Astoria de New York, et à l’écriture à l’atelier scénario de la FÉMIS d’où elle sort diplômée en 2015. Dans le même temps, elle écrit, réalise et produit plusieurs courts-métrages et documentaires, tous diffusés sur France télévision, dont FREE FALL, OMESSA (23 prix, 80 sélections), et “Odol Gorri” sélection officielle court métrage César 2020. Son premier long-métrage “Slalom” avec Jérémie Renier et Noée Abita est annoncé dans la catégorie « Premier film » de la sélection officielle du festival de Cannes en juin 2020 et lauréat du prix d’Ornano Valenti au festival du cinéma européen de Deauville en 2020.

LISTE ARTISTIQUE ET TECHNIQUE

FICHE ARTISTIQUE

 

Noée ABITA : Lyz
Jérémie RENIER : Fred
Marie DENARNAUD : Lilou
Muriel COMBEAU : Catherine
Maïra SCHMITT : Justine
Axel AURIANT : Max

 

FICHE TECHNIQUE

 

Scénario : Charlène FAVIER et Marie TALON
Réalisation : Charlène FAVIER
Production : MILLE ET UNE PRODUCTIONS
Producteurs : Edouard MAURIAT et Anne-Cécile BERTHOMEAU
avec la participation de : Centre National de la Cinématographie et de l’Image Animée, de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et de Ciné+
Co-production : Auvergne-Rhone-Alpes Cinéma, Jour2Fête, Panache productions et Charlie Bus production
Image : Yann MARITAUD
Montage : Maxime POZZI GARCIA
Son : Gauthier ISERN, Louis MOLINAS et Thomas BESSON
Musique Originale : LoW Entertainment
Direction de production : Sébastien AUTRET
Premier assistant réalisateur : Clément COMET
Scripte : Sandrine BOURGOIN
Décors : Julie WASSEF
Costumes : Judith DE LUZE
Maquillage – Coiffure : Maëla GERVAIS
Régie : Nicolas VAROUTSIKOS

CE QU'EN DIT LA PRESSE

ECRAN LARGE


En évitant de prendre parti et de nous asséner un conte noir moralisateur, Slalom risque de ne pas plaire à tout le monde et c’est une de ses grandes qualités. Très maitrisé sur le plan technique et particulièrement solide dans les thématiques ambigües qu’il nous raconte, le premier film réalisé par Charlène Favier se vit comme une longue et terrible descente dans les ténèbres humaines. Et c’est passionnant.

 

LE NOUVEL OBSERVATEUR

Cette métaphore du slalom, alpin et psychologique, si elle ne permet pas à Charlène Favier de s’affranchir des limites de son sujet, donne d’autant plus de force et de tenue à sa démonstration qu’elle n’est jamais soulignée.

LES FICHES DU CINÉMA

Avec Slalom, Charlène Favier signe un premier film puissant sur les violences sexuelles dans le sport. La beauté de la mise en scène sert un drame palpitant, à la fois brûlant et glaçant, porté par la lumineuse Noée Abita et l’impeccable Jérémie Renier.

 

TÉLÉRAMA

Sidération, emprise : un premier film maîtrisé, à teneur autobiographique.