Fiction / Tibet

Tharlo, le berger tibétain

« Le Festival du cinéma asiatique de Busan me rappelle de belles heures avec Abbas Kiarostami.
Notre séjour dans une auberge de campagne voisine, nos errances diurnes et nocturnes allant parfois jusqu’à l’aube sur la plage avec la mer immense et la lumière montante. Et ce jour où, président du jury, il m’a parlé de son émotion devant Le Silence des pierres sacrées du réalisateur Pema Tseden. Il se sentait pair avec un jeune metteur en scène dès son premier film.
Aujourd’hui avec Tharlo, le berger tibétain, Pema Tseden ne le ferait pas rougir. Il est heureux que ce film arrive sur nos écrans, comme une belle lueur d’intégrité, éthique et esthétique. Mais après tout, n’est-ce pas la même chose ?»

Pierre Rissient

Tharlo est un berger tibétain qui mène une existence paisible dans la montagne, éloigné des réalités du monde. A l’aune de ses quarante ans, il est convoqué par les autorités locales. Les nouvelles directives du gouvernement imposent la possession d’une carte d’identité pour tous les citoyens de la République Populaire de Chine. Pour la première fois, Tharlo descend en ville. Sa découverte du monde urbain, et sa rencontre avec une jeune coiffeuse, vont bouleverser son existence…

Cyclo d’Or et prix Inalco au Festival de Vésoul 2016
Meilleur réalisateur au Festival della Lessinia (IT) 2016
Sélection officielle Festival de Venise 2015

ANNÉE
RÉALISATION
SCENARIO
AVEC
FICHE TECHNIQUE
DATE DE SORTIE

2018

Pema TSEDEN

Pema TSEDEN

Shide NYIMA, Yangshik TSO

2h03 – Noir et Blanc – Dolby Digital 5.1

09 Juin 2021

À PROPOS DU RÉALISATEUR

Pema Tseden n’était ni prédestiné à devenir le fondateur du cinéma tibétain ni à figurer parmi les 50 meilleurs réalisateurs de moins de 50 ans dans le monde, selon le magazine canadien de cinéma “Cinémascope” en 2012. Les seuls films vus dans son enfance étaient des films de propagande nord-coréens ou albanais. Dans son milieu, celui de pasteurs nomades semi sédentaires du nordest du Tibet, en Amdo (actuelle province du Qinghai, dans l’ouest de la Chine), et plus généralement au Tibet, le cinéma n’était pas un art populaire. Héritier d’une riche civilisation, qui a produit de grands mystiques, des philosophes et des poètes, mais pas de cinéastes, Pema Tseden a donc dû inventer de toutes pièces son identité cinématographique individuelle et, partant, celle du cinéma tibétain dont il est considéré comme la figure emblématique. Les trois longs métrages et le film de fin d’études qu’il a réalisés prouvent qu’il a su relever ce défi avec brio et exigence, puisqu’on y dénote l’influence formelle d’Abbas Kiarostami et de Théo Angelopoulos, pour la lenteur contemplative de ses films et son goût pour les cadrages éloignés.

 

Comme nombre de Tibétains nés pendant la Révolution Culturelle et éduqués en tibétain pendant l’embellie des années 1980, Pema Tseden est doté d’un double capital culturel et linguistique, puisqu’il est bilingue tibétain-chinois. Il possède par ailleurs une conscience aiguë des menaces qui pèsent sur la civilisation tibétaine. Imprégnée de bouddhisme, riche également de traditions populaires prébouddhiques, celle-ci est doublement malmenée : l’incorporation violente du Tibet à la Chine dans les années 1950 l’a rabaissée de culture dominante en Haute Asie à une culture minoritaire et folklorique, tandis que l’entrée rapide et non maîtrisée dans un modernisme consumériste menace ses valeurs traditionnelles. Enfin, Pema Tseden est également conscient de la fascination dont sa culture est maintenant l’objet, et qui risque d’achever de la transformer en simple produit touristique pour occidentaux et chinois en mal d’« authenticité » et de sens. Pema Tseden a souvent répété qu’il souhaitait mettre son art au service d’une nouvelle représentation cinématographique du Tibet : ni mystique ou idéalisée comme les Occidentaux aiment à la rêver, ni diabolisée ou caricaturée comme ce fut longtemps le cas dans le cinéma chinois. Pema Tseden nous offre donc de regarder le Tibet d’aujourd’hui par le truchement de la langue et des yeux tibétains, et avec des interrogations proprement tibétaines.

 

Avant d’embrasser une carrière de réalisateur, Pema Tseden, sans formation technique ni moyens financiers, échafauda des mondes imaginaires par le biais de l’écriture. Tout en poursuivant des études de littérature à l’université, il trouva rapidement sa place parmi les jeunes écrivains prometteurs de la nouvelle génération, publiant sa première nouvelle en 1994. Sa bibliographie est déjà fournie, avec plusieurs recueils de nouvelles et de nombreuses traductions (contes, textes bouddhiques et nouvelles d’autres auteurs tibétains) vers le chinois, toujours dans un souci de faire connaître en profondeur sa culture.

 

Le tournant a lieu en 2002, quand Pema Tseden réussit le concours d’entrée à la prestigieuse Académie du Film de Pékin, faisant de lui le premier tibétain à intégrer la section Réalisation. Une fondation américaine couvre ses frais de scolarité. Il fait équipe avec deux amis : Sonthar Gyal, professeur d’arts plastiques qui intègre la section Photographie, et qui a depuis signé un film remarqué (“The Sunbeaten Path”, 2011), et Dukar Tserang, musicien qui se spécialise en prise de son et termine un documentaire sur sa grand-mère (“They Are One Hundred Years Old”). Tous trois nouveaux venus dans la capitale chinoise, ils ont beaucoup de lacunes à combler par rapport à leurs homologues très majoritairement Hans (chinois ethniques) et urbains. En deux ans de présence à l’Académie, ils ne se rendront pas une seule fois sur la place Tiananmen, le centre touristique de Pékin, consacrant chaque minute à leurs études, au visionnage de films du monde entier et à la lecture d’ouvrages techniques et théoriques sur le septième art.

 

En 2004, Pema Tseden doit rédiger un projet de film de fin d’études. Le sien figure parmi les
six projets retenus par l’école et obtient donc un financement pour un tournage en 35mm : c’est “Grassland” (2004), tourné près de son village natal, avec son complice Sonthar Gyal et le soutien de plusieurs camarades et enseignants de l’Académie. Ce premier film annonce quelques thèmes récurrents chez Pema Tseden : la plongée dans le monde rural tibétain (ici, le pastoralisme nomade) et le serment, ossature des relations humaines dans la société pastorale ; le bouddhisme (la réincarnation et le karma) et les croyances prébouddhiques (le yak sacré, les divinités du sol) ; la figure du graveur de pierres sacrées enfin. Celui-ci fait le lien avec le premier long métrage de Pema Tseden, qu’il réalise un an plus tard : “The Silent Holy Stones” (2005), sur un scénario initialement prévu pour être son film de fin d’études, mais que ses enseignants lui ont conseillé de transformer en long métrage. Ce film a pour personnage central un jeune moine plus passionné par la télévision que par la vie au monastère, tiraillé entre ce qu’on attend de lui (l’étude, les prières, un intérêt pour les études bouddhiques) et ce vers quoi ses goûts l’attirent (la télévision et plus généralement, la modernité matérielle). Le film nous permet de pénétrer dans un quotidien tibétain d’aujourd’hui : la vie dans le monastère, la vie au village et, au-delà, les interrogations sur les valeurs à privilégier dans un monde en mutation. Un graveur de pierres, délaissé par son fils parti faire fortune à Lhassa, sans personne pour perpétuer son art, meurt pendant le film : symbolise-t-il le sort prochain de la civilisation tibétaine ? Pema Tseden se garde bien de fournir une réponse. Le film est remarqué lors de festivals internationaux et par le cinéaste et producteur chinois Tian Zhuangzhuang, mentor des nouveaux talents en Chine, qui comprend que les films de Pema Tseden recèlent la promesse d’un ton et de thèmes nouveaux dans un cinéma chinois urbain, désenchanté et postmoderne.

 

Son second film, “The Search” (2009), poursuit cette interrogation sans réponse, tout en souscrivant au genre du « road movie » : un metteur en scène (joué par Menla Kyab, le comique le plus célèbre de l’Amdo ici dans un rôle sobre et discret) sillonne les routes de l’Amdo, en quête d’acteurs pour tourner une adaptation de Drimé Kunden, un opéra célèbre du répertoire tibétain. Les pérégrinations du réalisateur et de son équipe les mènent de village en village: cette superbe promenade dans des paysages du Tibet peu explorés par le cinéma est le prétexte pour faire le point sur l’état actuel de la scène artistique tibétaine et donc sur la transmission patrimoniale. On assiste aux auditions plus ou moins formelles de chanteurs de village, d’acteurs professionnels, de troupes d’amateurs, d’étudiants d’école de danse, et même d’un Charlie Chaplin tibétain. Parallèlement, la mention récurrente de Drimé Kunden permet de mettre en avant une vertu que Pema Tseden, comme nombre de ses congénères, considère avec fierté comme emblématique du monde tibétain. En effet, Drimé Kunden est un prince bouddhique si généreux qu’il n’hésite pas à faire don de son royaume, de sa famille et de ses propres yeux aux nécessiteux. Il incarne, au sens propre, la charité, une des six vertus supérieures prônées par le bouddhisme tibétain. Drimé Kunden était déjà présent dans le premier film de Pema Tseden, puisqu’on y voyait le petit moine dédaigner une représentation traditionnelle de cette oeuvre dans le village, au profit d’un film de kung-fu projeté dans une bicoque minable et sur un écran minuscule. Dans “The Search”, le réalisateur en quête d’interprètes finit par ne plus savoir qui il cherche vraiment. Est-ce parce qu’aucune culture ne se laisse capturer facilement ? Ou parce qu’en ces temps bouleversés, il est difficile de déterminer avec certitude ce qui définit l’identité de la culture et des valeurs tibétaines ?

 

En 2010, Pema Tseden tourne son troisième film, “Old Dog “(2011) avec la même fidèle équipe de collaborateurs tibétains. La beauté des paysages de “The Search” cède la place à la laideur des villes nouvelles qui poussent, incongrues, sur d’anciens pâturages, et tombent déjà en ruine, à peine construites. Un homme marié mais sans enfant et son vieux père s’opposent au sujet du sort de leur mastiff, race canine très prisée par les nouveaux riches chinois, nouveau signe extérieur de richesse dans une Chine soumise au diktat de l’argent. Le fils vend le chien sans le consentement du père, mais celui-ci le rachète puis refuse obstinément toutes les offres d’achat, même les plus inespérées. Il est tentant d’interpréter l’impuissance du fils et le conflit entre les deux hommes, qui se termine sur une scène inattendue et sans concession, comme des symboles de l’impasse où se trouve la culture tibétaine ou, plus généralement, des obstacles à la transmission culturelle en ces temps de modernité. Mais, comme toujours, Pema Tseden laisse le spectateur libre de son interprétation et libre de décider si, dans ses propres films, il est question du Tibet, de la société humaine, ou des deux.


Ce texte a été écrit par Françoise Robin (Professeure à l’Inalco et spécialiste de cinéma tibétain).

FILMOGRAPHIE DU RÉALISATEUR

2005 The Silent Holy Stones
2009 The Search
2010 Old Dog
2014 The Sacred Arrow
2015 Tharlo, le berger tibétain
2018 Jinpa, un conte tibétain
2019 Balloon

LISTE ARTISTIQUE ET TECHNIQUE

LISTE ARTISTIQUE
THARLO…………………………… Shide NYIMA
La coiffeuse …………………….. Yangshik TSO

 

LISTE TECHNIQUE
Réalisateur……………………… Pema TSEDEN
Scénariste ……………………….Pema TSEDEN
Image………………………………… Lu SONGYE
Son……………………………….. Dukar TSERING
Musique …………………………….. Wang JUE
Supervision montage…….Liao CHING SUNG
Montage…………………………….. Song BING

CE QU'EN DIT LA PRESSE

TÉLÉRAMA

On lit sans peine le sous-texte politique, la charge contre la bureaucratie chinoise. Mais la mise en scène épurée, d’une froide beauté, a aussi des effets quasi hypnotiques.

 

LE NOUVEL OBSERVATEUR

On peut voir le film comme un document ethnographique, une sottie sur la méchanceté des femmes, ou une parabole sur la nocivité de la civilisation, mais difficile de ne pas admirer la beauté de la mise en scène de Pema Tseden, qui a tiré le sujet du film de son recueil de nouvelles, “Neige” (Picquier).

 

LIBÉRATION

(…) sans que jamais rien ne soit totalement résolu ou offert, nous éprouvons des lieux, entendons une langue (le dialecte tibétain de l’Amdo), devinons des tensions politiques et sentimentales, des désirs, des angoisses (pesanteur bureaucratique, peur du loup, malaise diffus trahissant une oppression permanente) à travers lesquelles une part méconnue du monde nous est rendue immédiatement présente, et d’autant plus réelle qu’elle nous résiste.

 

LE MONDE

Cédant parfois à l’écueil du « paysagisme » (notamment dans les scènes en montagne), Pema Tseden n’en orchestre pas moins une scansion fascinante de glissements du jour vers la nuit, où son protagoniste plonge tête baissée jusqu’à y laisser sa véritable personnalité.