Fiction / Brésil, France

TODOS OS MORTOS

Brésil, quelques années après l’abolition de l’esclavage. A la mort de leur dernière domestique noire, les trois femmes de la famille Soares sont complètement désemparées dans la ville de São Paulo qui se développe de manière vertigineuse. Incapables de s’adapter aux exigences de la métropole, Isabel et ses filles Maria et Ana s’isolent et s’abandonnent à la nostalgie d’une époque révolue. Parallèlement, Iná, ancienne esclave des Soares, arrive en ville avec sa famille et se trouve confrontée à une structure sociale qui n’a pas encore intégré les Noirs affranchis comme citoyens à part entière. Les délires de plus en plus réguliers d’Ana annoncent la tragédie qui plane sur tous les personnages…

ANNÉE
RÉALISATION
SCENARIO
AVEC
FICHE TECHNIQUE
DATE DE SORTIE

2020

Caetano GOTARDO et Marco DUTRA

Mawusi TULANI, Clarissa KISTE, Carolina BIANCHI, Thaia PEREZ, Agyei AUGUSTO…

2h00 – Couleur – 1.85 – Dolby Digital 5.1

22 Juin 2022

CEUX QUI NOUS HABITENT

Par Salloma Salomão (compositeur et consultant cinéma)

 

À quelle période la société brésilienne actuelle s’est-elle définie ? C’est la question que semblent s’être posée Caetano Gotardo et Marco Dutra avant de s’atteler à l’écriture du scénario de “Todos os Mortos”.

 

Le titre peut sembler bien morbide, mais il ne le sera jamais autant que notre pays. En réalité, le Brésil s’est déjà transformé en nation post-industrielle alors que l’industrialisation ne s’est jamais vraiment faite complètement. Officiellement, le pays n’est pas en guerre civile, mais si on regarde les statistiques, on compte plus de soixante-mille décès par an en lien avec des violences urbaines. Qui sont ces disparus ? Quels peuvent bien être leur condition sociale, leur genre et leurs origines ? Puisque le concept de race n’existe pas, fait-on abstraction totale du racisme au Brésil ? Comment expliquer que tant de jeunes Noirs fassent partie de ces nombreux individus qui disparaissent ? Comment faire comprendre au monde qu’un président nostalgique de la dictature militaire, dont le discours est évangélique, et pour qui les autochtones sont de race inférieure, autorise l’occupation des terres de ces autochtones par des sociétés minières et autorise la vente libre d’armes à feu ? Avec l’aide des forces de l’ordre, c’est une véritable violence d’État qui a été instaurée afin de conserver, voire de renforcer, les inégalités sociales dans le pays.

 

Sans aborder de front cette violence contemporaine, le film s’intéresse à une période de l’histoire qui pourrait paraître bien éloignée du présent mais qui, finalement, ne l’est pas du tout. Il s’agit d’une courte période de l’histoire du Brésil au cours de laquelle une nouvelle élite politique a pris le pouvoir central suite à un coup d’État contre la famille impériale dont les origines étaient portugaises. Le projet de société de cette nouvelle élite était le suivant : un Brésil républicain et “moderne” bâti sur les fondations de la culture coloniale de l’esclavage. Par voie de conséquence, un pays soumis à la violence.

 

“Todos os Mortos” entraîne le spectateur 120 ans en arrière dans la ville de São Paulo. Il effectue deux mouvements temporels, de 1899 à aujourd’hui, par le truchement d’un bond en avant qui écarte toutes conventions et toute chronologie.

 

L’histoire est incarnée par des femmes blanches et noires dont les conditions de vie sont diamétralement opposées, et qui vivent dans deux blocs familiaux distincts. Les hommes ont une présence et peuvent être perçus comme des voix qui portent ; ils ne sont pas morts. En fait, dans le film, la mort est un état, un état d’urgence. Soit parce qu’elle a déjà frappé et qu’elle incarne une mémoire toujours présente, soit parce qu’elle observe les vivants par petites touches. Certaines femmes évoquent leurs ancêtres. On ressent la force de l’intolérance et du racisme dont font l’objet les religions d’origine africaine au Brésil. Le film raconte indirectement et subtilement comment nous, les Brésiliens noirs, nous approprions cette expérience de l’esclavage qu’ont connu nos ancêtres et les souvenirs plus lointains encore des cultures africaines fondatrices. La musique était le véhicule de ces cultures ancestrales. On parlerait plus largement de “valeurs de la civilisation africaine”, comme on la nomme en anthropologie.

Au sein de la société brésilienne, l’État, l’Église et toutes les institutions privées et publiques étaient étroitement liés au trafic d’esclaves et à l’esclavage lui-même qui a duré de l’Indépendance du pays en 1822 à la fin de l’Empire en 1889. Officiellement, l’esclavage a été aboli un an plus tôt, en 1888. L’Empire avait perduré un peu plus d’un an après la publication du décret royal qui y avait mis un terme. Mais entre-temps, l’esclavage était devenu beaucoup plus qu’une pratique : il avait transformé la vie quotidienne et la vision du monde pour tous, les relations entre individus aussi bien en public qu’en privé, et cela jusque dans la plus grande intimité.

 

Ce film “Todos os Mortos” est une nouvelle description poétique de la société brésilienne qui montre que la société aurait pu échapper à sa tragique trajectoire initiale mais qu’au lieu de ça, elle s’est retrouvée plus divisée que jamais. Néanmoins, nulle accusation ou lamentation de la part des auteurs de ce film, c’est plutôt une approche réconciliatrice qu’ils ont adoptée, visant à retisser les fils brisés du tissu d’une société qui s’est fabriquée avec le temps. Le film nous montre, non pas ce qui a été, mais ce qui aurait pu être.

 

Salloma Salomão Jovino da Silva – Musicien, dramaturge, acteur. Doctorat en histoire africaine et des cultures afro-diasporiques à l’université Pontifícia de São Paulo, stage de recherches à ICS-UL-PT, Institut des sciences sociales de l’Université de Lisbonne.

INTERVIEW DES RÉALISATEURS CAETANO GOTARDO ET MARCO DUTRA

Le film se situe au début du XXe siècle. Comment en êtes-vous venus à vous intéresser à cette période et en quoi peut-elle faire songer au Brésil d’aujourd’hui ?

 

CAETANO GOTARDO : En 2012, quand on a commencé à imaginer ce film, le Brésil traversait une phase d’euphorie économique. Une partie des déclassés du pays commençaient à pouvoir accéder à la classe moyenne. Les tensions raciales, qui jusque-là étaient plutôt cachées, du moins en surface, ont commencé à se raviver fortement. C’est aussi à ce moment-là qu’on a commencé à se pencher sur une période particulière de l’histoire du pays : la fin du XIXe siècle quand l’esclavage a été aboli au Brésil. Rien n’avait été prévu pour intégrer cette population noire dans la vie citoyenne du pays, mais en revanche, il était bien prévu de faire venir davantage d’émigrés blancs au Brésil afin de s’assurer que la population brésilienne soit à dominante blanche dans les décennies qui allaient suivre. On revient donc sur cette période de l’histoire afin de mieux comprendre ce qu’il se passe dans notre société actuelle.

 

En plus de ces discriminations raciales, le système de classes a été réinventé. Comment avez-vous cherché à décrire ce changement social de fond dans le film ?

 

MARCO DUTRA : À la fin du XXe siècle, l’appartenance à la classe moyenne plutôt qu’aux classes inférieures ou laborieuses était perçue comme une véritable réussite. J’ai grandi dans l’idée que j’appartenais à la classe moyenne. Mais avec le temps, j’ai commencé à remettre en question les valeurs qui sont attachées à cette idée. Au Brésil, la majorité des classes défavorisées sont des personnes de couleur. Ce film cherche, d’une certaine manière, à montrer l’émergence d’une classe moyenne au Brésil.

 

CAETANO : Ce qui est curieux, c’est que pour la famille Soares dans le film, accéder à la classe moyenne est plus proche du cauchemar que du rêve. Ils ont été riches par le passé, mais quand le film démarre, ils ont déjà perdu la plupart de leurs possessions. C’est la manière dont ils s’accrochent à cette croyance qu’ils ont le droit de posséder tout ce qu’ils veulent, aussi bien des êtres humains que des éléments intangibles comme le savoir, qui nous a intéressés le plus car cela illustre parfaitement le type de classe moyenne qui allait émerger par la suite.

 

Hormis João, les personnages principaux dans le film sont des femmes, tandis que les hommes ont des rôles secondaires. Qu’est-ce qui vous a amené à structurer l’histoire autour de ces deux familles de femmes ?

 

MARCO : L’idée de ce film, c’était de parler aux gens déracinés ou en crise existentielle. Pendant longtemps, une des scènes les plus longues et les plus intenses fut celle de la confrontation entre Maria et son père. Mais finalement, au fur et à mesure que l’histoire s’est écrite, nous nous sommes aperçus que le père n’était presque qu’un fantôme dans sa vie. En revanche, la confrontation entre Maria et Iná était bien au coeur du film ; un panorama que nous proposions au spectateur, dans lequel les femmes et la nouvelle génération se confrontaient réellement à une nouvelle réalité.

 

Aviez-vous une vision spécifique préétablie en termes d’esthétique pour ce film d’époque ? Y avait-il des aspects que vous souhaitiez mettre en avant absolument, ou au contraire, des pièges à éviter à tout prix ?

 

CAETANO : Quand on a commencé à travailler sur le traitement du film, nous allions superposer subtilement les époques ou les périodes afin de trouver une manière formelle et sensorielle d’évoquer la proximité entre l’époque qui est montrée à l’écran et celle dans laquelle nous vivons actuellement. C’est aussi une manière pour nous de remettre en question un passé dont les souvenirs sont constitués principalement par une certaine classe qui contrôle encore aujourd’hui la manière dont est racontée l’histoire de notre pays.

 

Qu’est-ce qui s’est avéré le plus difficile quand il a fallu tourner un film d’époque dans la ville de São Paulo elle-même ?

 

MARCO : Il est difficile de tourner des scènes d’époque dans une ville comme São Paulo car elle a énormément changé en un siècle. C’est une ville qui fait son possible pour se moderniser et pour oublier le passé. Nous trouvions plus intéressant de partir du São Paulo moderne actuel en essayant de mettre en lumière les différentes couches que la ville tente désespérément de dissimuler. Nous voulions aussi imaginer tous ces gens qui avaient arpenté cette ville avant nous, “tous ces morts” toujours en vie derrière chaque mur.

 

Au-delà de l’aspect physique, comment le changement ou la continuité se manifestent-ils dans le domaine de la spiritualité ?

 

CAETANO : La foi d’Iná est le meilleur moyen de conserver un lien profond avec ses ancêtres et avec une culture que la société brésilienne a tenté d’effacer. C’est comme ça que le catholicisme de Maria se retrouve aussi au centre de la discussion. Non seulement du fait de la différence de traitement des deux religions dans notre pays, mais aussi parce que la relation de ces personnages qui ont la foi, et leurs manières d’appréhender cette foi, vont engendrer un conflit important dans le film.

 

Il y a aussi un personnage essentiel qui sert de catalyseur, le voisin des Soares, qui est non seulement métis mais aussi ambigu sexuellement.

 

CAETANO : Nous aimons beaucoup ce personnage, Eduardo. Il donne l’impression d’être à part partout où il se rend, mais en parallèle, il semble avoir une vie intérieure riche, même s’il peut à peine l’évoquer. La population métissée fait l’objet de vives discussions au Brésil. Nous avons souhaité inventer des personnages complexes et non pas uniquement des prétextes à aborder tel ou tel sujet.

 

MARCO : Tout cela vient aussi certainement du point de vue original que nous portons sur la société du fait de notre homosexualité. Nous avons conscience de la manière dont nous sommes perçus par cette société, c’est-à-dire comme des Blancs, de classe moyenne, des artistes gays. Mais en tournant ce film, nous nous sommes aperçus que notre point de vue était forcément limité. La collaboration avec les acteurs et l’équipe, qui étaient principalement de sexe féminin et d’origines diverses, a pris une importance incroyable. Davantage que dans nos précédents films, ce sont les contributions de toute l’équipe qui ont rendu ce film possible, et qui nous ont transformés tout en nous enrichissant spirituellement.

 

Vous travaillez ensemble depuis des années, mais c’est la première fois que vous coréalisez. Pouvez-vous nous parler de ce duo créatif ?

 

MARCO : Je pense que la coréalisation est de plus en plus répandue aussi bien au Brésil qu’au niveau international chez les cinéastes de notre génération. Le cinéma est un travail d’équipe, et partager l’affiche en tant qu’auteurs, c’est une manière de conserver sa créativité, de mettre de côté le pire de l’ego. Parfois on réalise chacun de son côté, parfois on partage ; tout dépend de la nature du projet.

 

CAETANO : Marco est la première personne que j’ai rencontré le jour de mon arrivée en école de cinéma, en 1999. Nous adorions passer du temps ensemble et découvrir des films. Nous avions des goûts très différents l’un et l’autre quand il s’agissait de choisir les films à aller voir. Au stade de l’écriture, nous trouvions des idées que nous développions ensemble, mais une fois cette étape terminée, nous écrivions chacun de notre côté. Choisir chaque mot ensemble serait quand même peu aisé. Naturellement, au moment d’assembler le tout, nous révisions plusieurs fois ce que nous avions écrit, et au bout du compte, on ne se souvenait plus vraiment qui avait écrit quoi. En ce qui concerne la réalisation, nous faisions tout ensemble. Nous parlions aux acteurs et à l’équipe technique, nous prenions toutes les décisions nécessaires, nous nous rendions en salle de montage… toujours ensemble.

À PROPOS DES RÉALISATEURS

CAETANO GOTARDO

Né au Brésil en 1981, Caetano Gotardo a étudié le cinéma à l’université de São Paulo. Il a réalisé plusieurs courts métrages qui ont reçu de nombreuses récompenses, dont “Areia” qui a fait l’ouverture de la Semaine de la Critique de Cannes en 2008s. Ses deux premiers longs métrages, “Celui que nous laisserons” et “Your Bones and Your Eyes”, ont tous deux été sélectionnés dans de nombreux festivals du monde entier et acclamés par la critique internationale. Dans ces deux films, les personnages se révèlent à la fois par la langue et par le mouvement. Caetano est membre du collectif Filmes do Caixote, un groupe de cinéastes brésiliens qui collaborent depuis leur rencontre à l’école de cinéma. Il a été le monteur de deux longs métrages de Marco Dutra et Juliana Rojas, “Les Bonnes manières” et “Travailler fatigue”. Il a également été le scénariste de différents projets dont le film de Dutra, “O Silêncio do Céu”. Avec “Todos os Mortos”, c’est la première fois que Gotardo et Dutra coréalisent un long métrage.

 

MARCO DUTRA

Le cinéaste et compositeur Marco Dutra, qui est né et qui a grandi à São Paulo au Brésil, a toujours été obsédé par les films fantastiques et d’horreur. Cette influence est évidente dans ses films qui transportent ombres et fantômes, aussi bien réels qu’imaginaires, dans les espaces domestiques de la classe moyenne. En 2017, son long métrage “Les Bonnes manières” qui tord le cou aux idées reçues sur le film de genre, coréalisé avec Juliana Rojas, a remporté le Léopard d’argent au Festival de Locarno. Le duo de réalisateurs Dutra et Rojas avaient déjà collaboré sur le long métrage “Travailler fatigue” qui avait fait l’ouverture de la catégorie Un Certain Regard au Festival de Cannes 2011, et avait également été finaliste du Prix Sundance/NHK. Il a reçu le Prix Citizen Kane au Festival de Sitges la même année. Les deux longs métrages ont été montés par leur collaborateur et ami de toujours, Caetano Gotardo. C’est avec “Todos os Mortos”, son nouveau film, que Dutra collabore pour la première fois avec lui à la réalisation. Le film a fait l’ouverture de la Compétition officielle du Festival de Berlin 2020. Les films réalisés par Marco Dutra incluent le film d’horreur “When I Was Alive” (2014), projeté aux Festivals de Rome et de Pékin, et le thriller “O Silêncio do Céu” (2016), qui fut en compétition aux festivals de Tokyo, Huelva et La Havane avant d’être diffusé dans le monde entier par Netflix. Il a également réalisé la série HBO “The Hypnotist”. Ses trois derniers projets ont été produits par Rodrigo Teixeira, producteur de “The Witch” et “Ad Astra”. Marco partage sa vie entre São Paulo et Johannesburg avec son mari, le cinéaste John Trengove.

LISTE ARTISTIQUE ET TECHNIQUE

Liste Artistique

Iná : Mawusi TULANI
Maria : Clarissa KISTE
Ana : Carolina BIANCHI
Isabel : Thaia PEREZ
João : Agyei AUGUSTO
Dona Romilda : Leonor SILVEIRA
Josefina : Alaíde COSTA
Antônio : Rogério BRITO
Eduardo : Thomás AQUINO

 

Liste Technique

Ecrit et réalisé par : Caetano GOTARDO et Marco DUTRA
Produit par : Dezenove Som e Imagens (Brazil) & Good Fortune Films (France)
Producteurs : Sara SILVEIRA, Maria IONESCU, Clément DUBOIN, Florence COHEN
Producteurs associés : Dan WECHSLER, Andreas ROALD
Photographie : Hélène LOUVART (afc)
Décors : Juliana LOBO
Montage : Juliana ROJAS, Caetano GOTARDO, Marco DUTRA
Son : Gabriela CUNHA, Rubén VALDES, Christophe VINGTRINIER
Musique originale / Supervision musique : Salloma SALOMÃO, Gui BRAZ
Supervision musique – Pianos : Garbato BROS
Pianiste : Karin FERNANDES
Costumes : Gabriella MARRA
Coiffure et maquillage : Vanessa BARONE, Jane SANTIAGO
Productrice déléguée : Helena BOTELHO
Supervision postproduction : Fran MOSQUERA
Étalonnage : Yov MOOR
Casting : Gabriel DOMINGUES
Consultants scénario : Goli GUERREIRO, Salloma SALOMÃO
Distributeur Brésil : Vitrine Filmes
Distributeur France : Jour2Fête

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