D’où vient le titre « Cotton Queen » et comment les difficultés rencontrées par un petit village pour assurer l’avenir de sa culture du coton sont-elles devenues le thème central de votre premier long-métrage ?
Je n’oublierai jamais la première fois où j’ai vu un champ de coton, quand j’étais enfant. Je n’avais jamais rien vu de tel auparavant. C’est une image qui m’est restée longtemps en mémoire : un décor naturel mais magique, presque mystique, orné de volutes blanches flottant dans les airs. J’ai essayé de donner au personnage principal, Nafisa, le même sentiment d’émerveillement face à son environnement. En réalité, bien sûr, le coton n’est pas seulement une beauté naturelle, il est lié aux forces mondiales de l’industrie et de l’économie. Quand j’ai écrit le scénario de Cotton Queen, j’ai fait beaucoup de recherches sur l’histoire du coton. En lisant un article en particulier, une note de bas de page sur le concours de beauté « Cotton Queen » a attiré mon attention, et j’ai immédiatement su que ce serait le titre de mon film et qu’il constituerait la trame de mon histoire. Lancé dans les années 1930, ce concours était un événement publicitaire annuel visant à promouvoir l’industrie cotonnière coloniale britannique à travers la beauté des jeunes filles travaillant dans les usines du nord de l’Angleterre. La gagnante était couronnée lors d’une cérémonie publique et devenait ambassadrice du coton, voyageant à travers le monde pour promouvoir ce tissu. Les colonisateurs britanniques ont importé ce concours de beauté dans leurs colonies, notamment au Soudan. J’ai trouvé cette histoire très intéressante pour construire mon film, qui place les jeunes filles au centre de l’industrie, du colonialisme et du patriarcat. Mon film raconte comment les filles luttent pour se libérer de ces forces à leur manière, à travers différentes générations.
Alors que je recherchais des lieux de tournage au Soudan, j’ai discuté avec de nombreux producteurs de coton et découvert tous les récents changements qui les affectaient. J’ai été surprise d’apprendre qu’il n’y avait plus de coton local soudanais ; le coton traditionnel a été remplacé par des variétés génétiquement modifiées, importées de l’étranger. Cela a complètement transformé les méthodes de travail des agriculteurs, qui dépendent désormais davantage des grandes entreprises pour leur subsistance, ce qui a entraîné la disparition de leurs réseaux traditionnels et communautaires. Je savais que c’était une histoire importante, d’autant plus que personne ne parlait de l’impact de cette situation sur les communautés de la région et sur la vie des individus. Dans la plupart des pays en développement, comme le Soudan, où le coton est encore récolté à la main, les femmes ont toujours été les principales cueilleuses de coton, ce qui leur a permis de nouer des relations étroites et durables avec cette matière. L’empreinte des femmes est également tissée dans le coton, tant dans le domaine industriel public que dans son utilisation dans les espaces privés.
Au-delà des champs, les femmes tissent le coton pour en faire du fil, avec lequel elles confectionnent la plupart des articles ménagers en tissu, notamment les vêtements et la literie. Dans mon film, je place Nafisa au centre de ces grands enjeux afin de raconter une histoire plus simple et plus humaine sur la manière dont ces défis affectent un petit village, et une jeune fille en particulier. Ce conflit autour du coton du village coïncide avec le passage de Nafisa d’une fille à une femme, un moment où de nouvelles restrictions et contraintes apparaissent et où Nafisa doit décider si et comment s’affirmer. Nafisa est une jeune Soudanaise ordinaire, placée dans une situation extraordinaire. Au début du film, nous suivons Nafisa et ses amies qui mènent une vie insouciante, cueillant du coton dans les champs, se rafraîchissant dans la rivière et discutant de garçons. Mes propres sentiments d’adolescente se reflètent dans Nafisa, car son béguin secret pour un garçon du coin l’inspire à écrire de la poésie et à rêver. Cette existence idyllique est de courte durée, et son monde de jeune fille est bouleversé par la réalité qui l’entoure. Nafisa doit grandir et se réveiller.
Son monde est bouleversé par l’arrivée d’un homme d’affaires qui souhaite non seulement l’épouser, mais aussi s’approprier toute l’industrie cotonnière du village. Contrairement aux autres filles, qui succombent au charme du bel inconnu, Nafisa se méfie de ses avances envers elle et ses terres.
L’adolescence m’a toujours semblé être la période la plus intéressante et la plus complexe de la vie d’une personne, et cela est particulièrement vrai pour les filles, qui connaissent des changements personnels intenses – tant sur le plan physique qu’émotionnel – ainsi que des évolutions sociales extérieures, où elles sont soumises à un contrôle plus strict de leur corps et de leur être. Bien que le Soudan ait connu des changements politiques profonds au cours des dernières décennies, les liens communautaires et familiaux solides sont restés largement inchangés au fil du temps. Ainsi, pour de nombreuses filles soudanaises, la relation entre l’adolescence et le contrôle social accru est une caractéristique constante de la vie quotidienne. Dans Cotton Queen, nous voyons comment Nafisa, comme sa grand-mère Al-Sit à son époque, ont toutes deux tenté de tracer leur propre chemin vers l’indépendance à travers différentes générations. Les luttes d’Al-Sit et de Nafisa se reflètent à travers les générations : Al-Sit a dû survivre à la destruction du colonialisme, et aujourd’hui, Nafisa doit faire face aux forces néolibérales qui s’insinuent dans le village. Chaque génération de filles soudanaises doit se frayer un chemin à travers le champ de mines que constituent les environnements politiques et culturels soudanais.
Qu’y avait-il de si intéressant à explorer dans la dynamique de ces relations intergénérationnelles entre femmes ?
Ce film met en scène trois générations de femmes soudanaises : les matriarches traditionnelles, qui détiennent le pouvoir au sein du foyer ; les mères matérialistes, dont l’objectif principal dans la vie est d’assurer un avenir lucratif à leurs filles ; et les adolescentes, qui rêvent d’amour et s’interrogent sur leur avenir.
Ayant grandi au Soudan, j’ai toujours été curieuse de savoir ce qui se passe dans l’esprit d’une jeune fille lorsque son destin est tracé : comment se sent-elle ? Que désire-t-elle vraiment ? Pourquoi une jeune fille n’a-t-elle pas son mot à dire alors que c’est sa grandmère qui prend toutes les décisions ? Comment on passe de l’impuissance et la vulnérabilité à l’acquisition de puissance et de prestige au cours d’une même vie ? Ces questions sont au cœur de ce film, dans lequel j’explore les deux extrémités du spectre du pouvoir féminin dans la société soudanaise. La culture matriarcale est profondément ancrée dans les structures familiales soudanaises. Elle est un héritage de l’ancien Soudan, qui était gouverné par des rois comme des reines. Dans de nombreuses familles soudanaises, la matriarche, comme AlSit, est une figure très respectée. Même si elle peut être une femme âgée et fragile, elle contrôle souvent le destin des femmes et des filles du foyer, en particulier lorsqu’il s’agit de questions liées au mariage. En raison de sa connaissance approfondie de l’histoire et de la lignée de la famille élargie, la matriarche joue très souvent le rôle d’entremetteuse, et les membres de la famille viennent la consulter pour savoir qui convient à qui.
Le film aborde avec délicatesse des questions sensibles telles que l’excision en les ancrant fermement dans le quotidien, à travers l’expérience personnelle et en partie magique de Nafisa.
Ce film met en lumière la manière dont les filles soudanaises doivent composer avec toutes les formes d’autorité, qu’elles soient patriarcales ou matriarcales, du spectre du colonialisme à l’autoritarisme familial, en passant par les exigences du capitalisme contemporain. Ce film aborde de vastes questions sociales et politiques, du féminisme au colonialisme en passant par le néolibéralisme.
Après la révolution populaire de 2019, le régime militaire autoritaire qui régnait depuis 30 ans s’est effondré et a été remplacé par une brève période de transition vers un régime civil. Deux des premiers changements majeurs ont été la levée de l’interdiction de l’expression créative, y compris le cinéma, et l’instauration d’une interdiction de l’excision (plus correctement appelée mutilation génitale féminine ou MGF). Ce film combine ces deux thèmes et constitue ma contribution à la fois à la renaissance du cinéma soudanais et à la défense des droits des femmes.
J’ai toujours été fascinée par le genre du réalisme magique, ce que j’attribue à mes souvenirs d’enfance surréalistes au Soudan. Ma famille a quitté le Soudan lorsque j’étais adolescente. J’ai grandi avec une romantique nostalgie pour le pays de mon enfance, un sentiment qui a toujours teinté mon image du Soudan. Je ne me souviens plus de ce qui était réel et de ce qui relevait du fantasme de l’enfance. Pour moi, le Soudan restera toujours un lieu empli de contes de fées Dans ma relation avec le Soudan, je suis toujours une jeune fille qui rêve. J’ai créé le personnage de Nafisa avec la même attitude : une fille qui voit la beauté dans sa société, malgré de nombreuses traditions difficiles. Bien que la pratique des MGF soit désormais officiellement interdite, il est difficile de faire respecter une loi sur une coutume ancestrale si profondément ancrée dans la tradition culturelle soudanaise. Dans de nombreux endroits, les MGF sont largement considérées comme positives et nécessaires pour préserver l’honneur des filles dans une société conservatrice. Je considère mon film comme un moyen de médiation entre une nouvelle loi et une tradition ancestrale. De telles coutumes ne changeront pas du jour au lendemain, mais ce film peut contribuer à élargir le débat sur le sujet. En vivant la vie de ma jeune protagoniste à l’écran, en partageant ses peurs et en appréciant ses désirs, j’espère que le public finira par s’identifier à cette jeune fille et soutiendra sa cause.
En tant que première femme cinéaste soudanaise à avoir écrit et réalisé un longmétrage de fiction, que ressentez-vous à l’idée de sortir ce film aujourd’hui, alors que le Soudan est en proie à des divisions ? Quels sont vos espoirs pour l’avenir, et quel rôle pensez-vous que le cinéma et les arts ont à jouer ?
Sous le régime dictatorial d’Al-Bashir, qui a duré trente ans, le gouvernement militaroislamiste a promulgué toutes sortes de lois oppressives à l’encontre des femmes, les privant de leurs droits fondamentaux, minimisant leur contribution à la société et les excluant de toute participation significative à la vie politique ou publique. Ce film imagine un nouvel avenir pour une génération de jeunes filles qui s’efforcent de se libérer de toutes les formes d’oppression, qu’elles soient familiales, sociales ou politiques, et met en avant la question de l’autonomie et du choix personnel. Ce film n’est qu’un petit exemple d’empathie envers la situation difficile d’une jeune Soudanaise. Nous avons besoin de plus de représentations de femmes, surtout maintenant que le Soudan connaît des transformations dramatiques à l’échelle nationale. Le Soudan a connu une brève période de liberté créative et politique entre la révolution de 2019 contre un régime militaire autoritaire vieux de 30 ans et la guerre actuelle, qui a débuté en 2023. Au cours de ces quelques années, nous avons assisté à une explosion de l’expression créative, et les femmes ont trouvé un espace plus inclusif et une société plus équitable dans laquelle vivre. Cela s’est produit une fois et cela peut se reproduire. Je vois Nafisa, le personnage principal, comme le symbole d’un nouveau Soudan, un pays qui s’exprime ouvertement, qui agit et qui inspire un changement positif. Cotton Queen est un film réalisé pour le peuple soudanais, en particulier les femmes et les filles.
Vous étiez prête à tourner COTTON QUEEN au Soudan et vous recherchiez des lieux de tournage lorsque la guerre civile a éclaté. Quel cheminement vous a conduite à reconstruire le Soudan dans la banlieue du Caire pour le film ?
La guerre tragique qui sévit au Soudan depuis 2023 nous a empêchés de tourner le film dans ce pays, comme je l’avais initialement prévu. Avec le conflit qui ravageait le Soudan, nous avons déplacé la production en Égypte. La proximité de ces pays, leurs cultures communes et leurs paysages similaires, avec le Nil et les champs de coton, rendaient ce choix tout à fait cohérent. L’Égypte était également le premier pays où la plupart des Soudanais déplacés se sont rendus pour échapper à la guerre. La plupart, si ce n’est la totalité, des acteurs et des membres de l’équipe soudanais du film ont actuellement trouvé refuge en Égypte. Nous avons eu la chance de pouvoir travailler avec ces communautés soudanaises au Caire et de construire une nouvelle vision pleine d’espoir du Soudan, même dans leur exil actuel. Pour trouver les lieux de tournage idéaux, nous avons exploré différentes régions d’Égypte, d’Assouan à Minya jusqu’à Fayoum. Assouan était la première destination logique dans ma recherche d’un substitut au Soudan. Compte tenu de la proximité d’Assouan avec le Soudan, les habitants et la culture dégageaient le « feeling » recherché, mais les paysages vallonnés ne convenaient pas du tout. Nous nous sommes donc déplacés plus au nord pour trouver un environnement naturel approprié, des champs de coton et le Nil. Une fois que nous avons trouvé un décor qui nous convenait, nous avons commencé à construire nos décors de village, en créant une série de façades de maisons et de rues soudanaises. Comme il n’y a pas d’industrie cinématographique au Soudan, nous sommes parfois obligés de sortir des sentiers battus. J’ai décidé de réaliser en 2020 un court-métrage intitulé Al-Sit, afin de présenter ma vision du long-métrage et de démontrer les compétences d’une équipe soudanaise et les talents d’un casting soudanais, dont la plupart sont des acteurs débutants. Le court-métrage a été bien acceuilli, mettant en évidence les possibilités du cinéma soudanais et prouvant qu’il y a une volonté internationale d’en connaître davantage sur la culture soudanaise. C’est ce type de reconnaissance et de soutien qui est si nécessaire pour encourager la croissance d’une industrie cinématographique soudanaise durable. Grâce au cinéma, le public du monde entier peut enfin avoir un aperçu des histoires fascinantes qui composent la société soudanaise.
Pouvez-vous nous parler du rôle de la musique et des chansons dans le film, ainsi que de la poésie de Nafisa ?
En raison des nombreuses restrictions imposées aux filles soudanaises en ce qui concerne leur comportement et leurs rôles sociaux avec leurs attentes associées, elles n’ont pas beaucoup de possibilités de manœuvrer, d’exprimer leurs opinions ou de se libérer d’un contrôle social strict. La musique, les chansons et la poésie sont quelques-uns des rares domaines dans lesquels les filles trouvent un exutoire, où elles peuvent composer des paroles qui seraient inacceptables dans tout autre contexte social. Les chansons de mariage et les chansons de travail sont en grande partie composées de paroles coquines dans lesquelles les filles s’amusent et trouvent un sentiment de liberté. J’espère que mon film contribuera à faire progresser les droits des jeunes filles à s’exprimer dans des situations similaires et qu’il donnera aux personnes en position de pouvoir l’espace nécessaire pour faire preuve d’empathie envers les jeunes filles qui ont été marginalisées, malgré les efforts de leur famille pour les protéger. Peu de films ont été tournés au Soudan, il n’y a donc pas eu beaucoup de représentations cinématographiques des femmes soudanaises et des différents rôles qu’elles jouent dans la société. Dans ce film, j’ai pris soin de dépeindre différents types de femmes soudanaises au sein d’un même foyer, celles qui détiennent un pouvoir extrême, comme la matriarche Al-Sit, ainsi que celles qui sont encore en train de trouver leur voix et d’explorer leur propre force et leur identité, comme la jeune protagoniste, Nafisa.