Ce documentaire met en question la peur systématique qui a réduit le Paraguay à un silence de plomb qui perdure encore aujourd’hui. Un silence ancré dans les veines d’un pays rural qui ne parle pas de peur d’être déplacé, de perdre un lopin de terre, ou son pain quotidien. Un pays où la police réprime encore toute tentative de manifestation, et où règnent les fils des dirigeants de la dictature de Stroessner.
Ce film est né d’un désir profond de briser ce silence et en même temps de contester la sacralisation de Stroessner et de sa dictature. Car ce silence est en quelque sorte une manière de protéger le dictateur, de ne pas le soumettre à un regard contemporain face auquel il est indéfendable. Faire descendre le dictateur de son piédestal, l’exposer dans toute sa brutalité, son grotesque, c’est remettre en cause tout l’échafaudage social, politique et économique du Paraguay d’aujourd’hui, construit pendant le stroesnérisme et perpétué après sa chute.
Ce film initie un travail de mémoire qui n’a jamais été entrepris en montrant pour la première fois sous une lumière crue la dictature de Stroessner et les atrocités commises par le régime. Il s’agit de restituer un passé qui ne passe pas. L’exposer, le détruire, avec les armes dont on dispose. Le désacraliser, le ridiculiser, en le dépouillant de sa prétendue nature martiale. Le recours à l’ironie, au ridicule, à l’humour, est l’une des rares armes pour affronter ces monstres et leur héritage.
Parmi toutes les formes de violence qu’on perçoit dans le film, la violence politique exercée par le régime n’a d’écho que dans la violence qu’il a exercée contre la nature. La déforestation, la chasse aux animaux, la marginalisation et la ridiculisation des peuples indigènes sont monnaie courante dans les archives. Les agressions de la dictature contre les personnes et le vivant, l’oppression de la société, l’accaparement et l’extractivisme apparaissent comme les fondements de ce régime.
Le film tend un miroir double : d’une part, le cas du Paraguay permet de percevoir le soutien complice des pays occidentaux à ce régime sanguinaire pour des raisons stratégiques et économiques. D’autre part, le passé sombre fait écho à notre présent trouble. Le culte de la personnalité du leader, la propagande, la banalisation de l’autoritarisme et des violations des droits humains sont monnaie courante dans le spectre politique et médiatique de notre époque. Revisiter les images de ce régime est un exercice nécessaire pour constater son abjection non seulement éthique mais aussi esthétique, et pour ne plus jamais laisser cela se reproduire.
Ces images sont le miroir de notre honte, et le film propose de les affronter, de faire l’effort de désactiver leurs effets au plus profond de nos consciences. Je pense que c’est à cette condition que nous pourrons nous libérer de leur emprise et avancer vers l’avenir.