Le tournage de Homelessly in Love a duré cinq ans. Pourquoi une si longue immersion?
Lalita : Chacun de nos films part d’une rencontre. Lorsqu’un·e protagoniste se manifeste, c’est comme si le film prenait ensuite forme de façon naturelle, un puzzle où les différentes pièces trouvent leur place. Dans ce premier long-métrage, ce sont Alyssa, Michelle et Lorraine, les trois héroïnes, qui sont venues à notre rencontre.
Ariane : Il était fondamental pour nous non pas de faire un film sur ces femmes mais avec elles. Une telle démarche exige un lien de confiance totale. Cela prend du temps et suppose de se montrer aussi vulnérables qu’elles. C’est une démarche à la fois politique et esthétique : porter l’intime en processus de création ou plutôt de co-création. Ces liens tissés dépassent largement le cadre du film. Nous avons vécu avec Michelle dans son foyer, gardé les enfants d’Alyssa, joué les messagères entre Freddie et Lorraine quand ils se chamaillaient.
Lalita : Petit à petit, il y a eu une vraie prise de pouvoir par les protagonistes sur leurs histoires. Plus les années passaient, plus elles proposaient des idées de mise en scène et plus elles évoluaient devant la caméra, prenant conscience des traumas passés, gagnant confiance en elles. Alors, quand arrêter de tourner?
Ariane : Cela a été sans doute le plus difficile : trouver une fin. Puis Alyssa a atteint son rêve, produire son propre clip de rap. Elle s’était mise en scène telle qu’elle voulait être considérée : une réappropriation totale de son image. Nous nous sommes dit que c’était l’aboutissement de ces années partagées.
Lalita : Ensuite, avec Michelle, tout son passé a refait surface devant la caméra.
Ariane : Ce fut un moment de candeur crue, bouleversant, le seul d’ailleurs où nous avons lâché le cadre puisqu’il n’avait plus lieu d’être.
Dans cette séquence, on apprend que Michelle est victime de violences domestiques et on comprend ce qui lui est arrivé, enfant. Comment se placer en tant que réalisatrices face à ces violences?
Ariane : Lors du tournage de Homelessly in love, nous avons été exposées pour la première fois à des violences domestiques. Nous avons découvert le phénomène d’emprise et la complexité d’aider une proche à en sortir, surtout quand elle a déjà vécu des abus dans le passé. Si nous n’avons pas toujours trouvé les mots pour l’aider, notre simple présence a fait bouger les choses. Pour Michelle, le documentaire a permis une prise de parole qui est devenue prise de conscience. Le lendemain de cette séquence où Karl posait un lapin à Michelle, alors que celle-ci avait passé des heures à cuisiner pour lui, je me suis permis une remarque. Jusqu’alors taciturne, Karl s’est violemment emporté contre moi, me menaçant de me jeter son coca au visage. Ce moment a été un tournant pour Michelle, dont l’instinct maternel a repris le dessus. Puisque la rage de Karl n’était pas acceptable envers moi, comment pouvait-elle l’être envers elle.
Lalita : Il a été compliqué pour nous d’aborder ces violences domestiques, protéiformes et croissantes dans le film. Nous voulions en respecter l’évolution et garder tout le long du film la possibilité d’identification avec Michelle. Cela supposait de ne pas anticiper le dénouement et de rester au plus près de son ressenti, même quand elle regardait Karl avec amour.
Ariane : Sans pour autant le réhabiliter! C’est en s’inscrivant dans cette démarche que nous avons décidé, même si Michelle nous l’autorisait, de ne pas montrer les images de ses disputes houleuses avec Karl. Il nous a alors fallu trouver un moyen d’intégrer cet aspect fondamental de leur relation.
À l’aide de la monteuse son, Claire Cahu, nous avons pu garder des bribes de voix, travaillant leur texture pour les situer au passé afin d’inclure les spectateurices dans une introspection commune avec Michelle. Un éclairage sur un impact qui perdure au présent comme une cicatrice en train de se refermer.
Comment ménager cette position de confidentes, dépositaires d’une forme de vulnérabilité, et celle de réalisatrices, notamment au moment du montage?
Ariane: Cette proximité, les liens indéfectibles noués, nous obligent vis-à-vis d’elles et le moment du montage n’en est que plus délicat. Notre attachement aux protagonistes compliquait la distanciation nécessaire avec les rushs mais nous rendait plus attentives encore aux questions éthiques que soulève tout travail documentaire. Notre monteur, Giles Gardner – proche collaborateur du cinéaste James Ivory – nous a aidées, par son sens du romanesque et sa sensibilité à transcender le réel pour atteindre une vérité universelle.
Lalita : Il nous a notamment, par son regard masculin, aidées à comprendre et donc dépeindre avec justesse nos personnages secondaires : les conjoints de nos protagonistes. Freddie avait des mots souvent durs envers Lorraine que nous voulions garder au montage mais ils affaiblissaient la tendresse et l’amour pourtant au cœur de leur mariage. Giles, en redonnant leur signification à certaines de nos images, a multiplié les couches de sens et rendu compte de la complexité de cette relation. Le poster de Mohamed Ali au-dessus du fauteuil roulant de Freddie, la figurine de Hulk que Lorraine a disposé au milieu de ses ours en peluche, les photos de lions et de tigres recouvrant les murs, autant de symboles de virilité revendiquée et pourtant subie par Freddie, tétraplégique depuis une chute dans un bus. Le montage de Giles nous permet, en quelques esquisses, de comprendre bien plus que ce que les mots peuvent exprimer.
Pourquoi avoir décidé de mêler deux styles de musique?
Lalita : Les musiques originales de Homelessly in Love sont le fruit de deux rencontres. D’abord avec Cynthia Mewborn, une brillante chanteuse-compositrice que nous avons rencontrée lors de nos repérages. Chez elle se mêlaient un talent d’écriture inouï et une voix sublime. Son rapport ténu avec la réalité — à nos premières rencontres, elle refusait nos cafés, convaincue que le FBI nous avait envoyées pour l’assassiner — l’a malheureusement empêchée de se sortir du sans-abrisme. Lorsqu’elle est décédée l’an dernier, elle était en cours d’écriture d’un opéra.
Ariane : Aux chansons de Cynthia, porteuses de la tragédie de son vécu et du gospel ancrant ce film à rebours de l’Amérique hollywoodienne, se mêlent les compositions instrumentales rêveuses et sensibles d’Adrien Bekerman. À chaque protagoniste sa mélodie propre. Adrien a composé les morceaux au fil de l’eau, commençant avant le montage. Sur la base de quelques rushs, il a tout de suite cerné les personnalités de chacune et le ton qui convenait à leurs parcours. Nous avons ensuite monté avec sa musique et lui a composé avec nos montages. Des itérations se nourrissant les unes des autres et permettant une réflexion continue entre le fond et la forme, le son et les images.
Ce qui est frappant, c’est combien on s’identifie à ces héroïnes malgré leurs parcours de vie si difficiles…
Ariane : Nous avons choisi le prisme de l’amour parce qu’il est universel et traverse toutes les cultures, tous les milieux. Et quand, dans une démarche qui pourrait paraître naïve aujourd’hui, nous nous sommes mises à distribuer des questionnaires sur l’amour devant les refuges de la ville, nous avons vite compris que le sujet plaisait même aux hommes les plus apparemment endurcis. Car pour une fois, on s’adressait à eux non pas en tant que sans-abri, mais en tant qu’êtres humains, ayant besoin d’aimer et d’être aimés.
Lalita : Puis suivre ces trois femmes est apparu comme une évidence. Parce que nous nous retrouvions dans leurs combats. Michelle et son manque d’amour de soi, qui la pousse à accepter des comportements toxiques voire violents chez les hommes qu’elle aimait. Lorraine et Freddie qui se chamaillent au quotidien alors qu’ils ne pourraient vivre l’un sans l’autre. Alyssa et son premier amour vertigineux avec Marvin. Dans Homelessly in Love, nous racontons, avant tout, des histoires d’amour.
Ce premier film a occupé votre première décennie dans l’âge adulte. Comment vous a-t-il transformées?
Lalita : Homelessly in Love est le fruit d’une amitié qui dure depuis le lycée. À l’époque, je faisais mes débuts comme journaliste financière à Washington. Ariane, après avoir enchaîné les stages en finance, s’était mise à passer plusieurs nuits par semaine au SAMU social où elle était bénévole. C’est de nos échanges sur ces moments partagés avec des SDF parisiens qu’est née l’envie de réaliser ensemble notre premier documentaire.
Ariane : Les tournages avec Lorraine, Michelle et Alyssa ont transformé nos vies. Nous avons l’une puis l’autre démissionné, n’envisageant plus de faire autre chose que réaliser des films, ensemble.
Lalita : Ce film nous anime très personnellement. Il est urgent de faire connaître ces vies alors même que la chasse aux plus vulnérables s’accélère aux Etats-Unis, et plus particulièrement à Washington. Cinq ans de tournage aux États-Unis, c’est ambitieux comme début.
Comment l’avez-vous produit?
Ariane : L’aboutissement de Homelessly in Love est une success story à l’américaine faite de matériel prêté, de crowdfunding et finalement d’aides publiques régionales (HumanitiesDC à Washington, D.C. et Région Îlede France en partenariat avec le CNC). Nous nous sommes lancées dans ce projet sans dossier, sans formation, sans matériel de tournage, et sans connaître les codes de l’industrie cinématographique. Pour le mener à bien, nous avons fondé notre propre société de production, ce qui nous a permis de tourner toutes ces années en co-créeant avec Michelle, Alyssa et Lorraine dans une liberté créatrice totale. Lalita: Et de s’offrir une post-production qui a sublimé le film, grâce à la force créatrice d’une équipe rôdée au travail documentaire et dotée d’une grande sensibilté.