Quelle est la genèse de ce projet de film Caroline ? Pourquoi l’avoir accepté Nadine ?
Caroline : Ce film est né à un moment charnière de ma vie. Alors que mon aînée partait étudier à l’étranger et que ma cadette grandissait, j’ai pris conscience de cette période si particulière qu’est la transition vers l’âge adulte, ce moment où il faut se trouver soi-même, choisir un chemin, s’inventer. J’ai eu envie d’explorer, intimement, ces métamorphoses, filmer de jeunes adultes qui se cherchent et la Casa incarne ce territoire de transformation de soi. À travers la construction tout au long de l’année de leur collection collective, présentée lors de la Fashion Week parisienne, on apprend à connaître ces jeunes qui peu à
peu dans l’action et grâce au groupe, reprennent confiance en eux, se révèlent, se trouvent. Ce que l’on voit au fil des plans, c’est qu’en apprenant à créer, eux qui étaient en décrochage scolaire et dont les parcours de vie restent compliqués, se raccommodent comme on le dit d’un tissu, ensemble. Ce projet est alors devenu bien plus qu’un film pour moi. En les mettant au centre, je me documentais non pas seulement sur leur parcours, mais j’observais aussi le reflet d’une génération entière qui, confrontée à un monde incertain, invente ses propres chemins.
Nadine : J’ai refusé beaucoup de propositions avant celle de Caroline et Carole car je trouvais que les auteurs avaient une approche trop caricaturale des jeunes de banlieues et ne traduisaient pas assez le travail accompli. Entre 2022 et 2023, notre statut dans l’écosystème de la mode change. On nous propose d’intégrer le off de la Fashion Week de Paris alors que nous ne sommes pas une marque. À ce moment charnière, il se produit une forme de reconnaissance de tous les acteurs : l’État qui reconnaît le travail social accompli, au Brésil et en France. Le département du 93. Les marques partenaires avec lesquelles nous avons travaillé autres ces années.
C’est le bon moment pour montrer l’héritage que nous avons construit. Avec une réalisatrice et une productrice qui portent un regard authentique. Le film saisit ce moment de bascule là.
Quelle est le point d’orgue de l’école La Casa et comment l’avez-vous envisagé sur un pan cinématographique ?
Caroline : L’idée de Casa est d’envisager la mode de manière humaine. Élèves et enseignants sont dans un échange permanent et apprennent les uns les autres. Chaque année, malgré les hauts et les bas, ce sont ces liens humains qui font tenir le groupe. La collection collective, dont le film suit la construction, incarne ces liens, les met en scène. À partir d’un thème qu’ils trouvent ensemble, elle tisse comme dans un tissu de chaîne-et-trame. Nadine : Pour la mettre sur pieds, ils vont valoriser leurs points forts respectifs : lui est meilleur en technique couture, elle en ennoblissement. Untel en accessoire, telle autre en stylisme…. Cet apprentissage de la solidarité les arme pour la suite. Ils le disent : les problèmes que j’ai rencontrés à la Casa, je les ai retrouvés dans ma vie professionnelle mais j’ai su les dépasser.
Leur point commun, c’est leur envie. Ils sont bruts de décoffrage, pas du tout formatés et nous tenons à ce qu’ils gardent cela. Ils veulent vivre des expériences, toucher un petit peu à tout. Et c’est ce qu’ils font à la Casa.
Caroline : Réaliser une collection collective en quelques mois, sans savoir coudre pour certains, avec 20 personnalités super fortes est un enjeu de taille ! Je reconnais qu’au début je me suis demandée comment ils allaient faire. Comment penser collectif quand les réseaux sociaux les poussent à l’individualisme ? Quels points communs ont Le Grain, queer et grande gueule et Mathis, militaire un poil rigide ? Comment vont-ils accepter de faire de la place à l’autre ? De partager la lumière aussi. Et puis, je les ai vus argumenter, négocier, puis s’entraider. Ce qui m’a particulièrement fascinée, c’est leur capacité à créer du sens en assemblant des influences diverses. Ces fragments d’expériences, ces éclats de personnalités, ces inspirations hétéroclites se sont finalement assemblés en un ensemble cohérent et puissant. À mon sens, cette promotion incarne, en filigrane, une génération qui, face à la fragmentation des repères et des certitudes, parvient à créer du sens et de la beauté à partir de la diversité et du chaos apparent.
Quels sont les futurs projets de La Casa ?
Nadine : Je m’apprête à ouvrir une école à Kinshasa. J’ai commencé au Brésil. Puis il y a eu Montreuil, Toulouse. Marseille. Casa 93 continue à se développer. Non plus comme une école mais davantage comme une formation nomade, de pays en pays, de ville en ville. Pour conserver le caractère social et la gratuité, je dois fermer l’association sans pour autant arrêter. J’ai besoin de me réinventer. Casa 93 a toujours été un projet international. Donc l’histoire ne s’arrête pas mais elle se déplace, en faisant venir dans les pays des formateurs de la Casa, des alumni.
Caroline : Pour moi, le message est que cette Casa 93 est aussi et surtout une école de la révélation. C’est ce qui en fait la richesse humaine. Chacun au cours du film se révèle à lui-même et aux autres. Oui c’est cela, une école de la réparation et de la révélation.