La Ville et les Chiens est certainement l’un des romans qui m’a le plus marqué. Plus qu’un simple plaisir de lecteur, le roman de Mario Vargas Llosa a été une véritable révélation pour le jeune homme que j’étais dans le Pérou des années 1960. Lorsque je l’ai lu, j’ai senti qu’il y avait matière à en tirer une adaptation cinématographique. La langue de ce grand écrivain est incomparable et, avec cet ouvrage, il signait un classique qui n’a pas pris une ride. Entre l’année où il a été publié (1963) et la présentation de mon film au Festival de Cannes (Quinzaine des réalisateurs 1985), vingt-deux ans se sont écoulés. Y a-t-il eu du changement au cours de ces deux décennies ? Avons-nous observé une évolution dans la société péruvienne ? Hélas, force est de constater que ce ne fut pas vraiment le cas. La société désintégrée et multiple, pleine de violence et de répression, était encore d’une terrible actualité au Pérou. Comme si finalement, rien n’avait changé.
Un monde en vase clos
Avec La Ville et les Chiens, j’ai choisi volontairement de réaliser un film qui se déroule dans un espace clos. À de rares exceptions, l’intrigue se déroule essentiellement entre les murs d’un lycée militaire. Les personnages sont enfermés à la fois physiquement mais également de manière plus pernicieuse dans un système qui va petit à petit les détruire et dont il semble bien difficile de s’extraire. Dans ce microcosme que je décris, plusieurs classes sociales cohabitent. Ou plutôt tentent de cohabiter car le mélange de races et de cultures n’est pas quelque chose d’aisé à mettre en place. Une véritable hiérarchie s’établit entre les différents pensionnaires qui correspond finalement à celle que l’on observe dans la société péruvienne dont l’organisation est assez verticale. Avec ce film, je voulais réaliser une allégorie pratiquement sans fard du fonctionnement social du Pérou contemporain. C’est pourquoi il était important que l’on retrouve, parmi les différents personnages, des blancs, mais aussi des noirs, des métis ou encore des indiens.
Réaliser un huis clos n’était pas en soi quelque chose de nouveau pour moi. La Ville et les Chiens n’était que mon quatrième film mais j’avais déjà exploité ce principe d’une narration dans un espace restreint dans certains de mes précédents longs-métrages à l’image de Maruja en el infierno (1983). Après La Ville et les Chiens, j’ai souhaité, au contraire, privilégier les espaces ouverts et donner un peu plus d’oxygène à mes personnages. D’une certaine manière, cette adaptation du roman de Mario Vargas Llosa représente donc la fin d’un cycle dans mon travail de réalisateur.
Le choix des acteurs
Plusieurs générations de comédiens se donnent la réplique. Aux côtés de Gustavo Bueno et Alberto Isola, j’ai fait appel à de jeunes acteurs qui étaient peu connus voire inconnus à l’époque mais qui sont devenus de véritables pointures du théâtre et du cinéma au Pérou par la suite. C’est notamment le cas d’Aristóteles Picho, Toño Vega et bien sûr de l’incroyable Juan Manuel Ochoa qui est sensationnel dans le rôle d’El Jaguar. Je suis heureux de me dire que ces comédiens incroyables ont en quelque sorte débuté devant ma caméra. La Ville et les Chiens est pour cette raison, et bien d’autres encore, l’un de mes films dont je suis le plus fier encore aujourd’hui.