LES ÂMES BOSSALES

Documentaire / France

Les « Bossales » étaient les esclaves africains vainqueurs de la guerre d’indépendance d’Haïti. Ce terme devenu péjoratif, synonyme de « sauvage » ou « brutal », est aujourd’hui revendiqué par celles et ceux qui s’insurgent contre les inégalités, la corruption ou le néo-colonialisme, à l’image des protagonistes du film. Charlotte, défenseure des droits humains ; Foukifoura, chroniqueur satirique ; Édris, vidéaste de l’insurrection ; Michou, ouvrière luttant pour survivre ; Ramoncite, énigmatique prêtre vaudou. Les Âmes Bossales met en scène cette résistance politique et artistique populaire face à une situation sociale désastreuse où la violence menace la population au quotidien. Le film témoigne ainsi d’un pays au bord du chaos, où la rue est en feu, et dont les citoyens isolés du reste du monde luttent à leur manière pour conserver leur dignité et faire peuple. Tourbillon sonore et visuel, ce film qui résonne avec l’actualité dramatique du pays met aussi en valeur la richesse et la beauté de la culture rebelle haïtienne et des « âmes » qui la font perdurer.

Année

2024

RÉALISATION

François PERLIER

SCENARIO

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AVEC

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FICHE TECHNIQUE

1h22 - Couleur - Dolby Digital 5.1

DATE DE SORTIE

04 FÉVRIER 2026

Mer. 4 | Jeu. 5 | Lun. 9 : 20h15

Ven. 6 : 14h15

Sam. 7 : 14h30

Dim. 8 : 12h40

Mar. 10 : 18h40

MERCREDI 4 FÉVRIER | 20H15

Première “Les Âmes Bossales” suivie d’un débat en présence du réalisateur François Perlier, Ornella Braceschi, Roseline Dieudonné, et Jean-Marie Théodat.

 

JEUDI 5 février | 20H15

Séance “Les Âmes Bossales” suivie d’un débat en présence du réalisateur François Perlier, et de Véronique Pugibet de l’Institut des Amériques.

 

LUNDI 9 février | 20H15

Séance “Les Âmes Bossales” suivie d’un débat en présence du réalisateur François Perlier, et de Fabien Cohen de l’association France Amérique Latine.

CONTEXTE

Le tournage en Haïti du film Les Âmes Bossales s’est achevé en 2021 quelques semaines avant l’assassinat du Président Jovenel, dans un climat de révolte sociale intense. Ce documentaire est l’un des derniers films tournés dans ce pays depuis : l’insécurité provoquée par la prise de pouvoir des gangs rend presque impossible tout travail audiovisuel et cinématographique sur l’île.

 

Ce documentaire témoigne d’un pays au bord du chaos, où la rue est en feu, et dont les citoyens résistent à leur manière pour conserver leur dignité et ne pas abdiquer face à la violence et la précarité quotidienne. Tourbillon sonore et visuel, le film propose une expérience intense qui révèle la richesse et la beauté de la culture rebelle haïtienne et des âmes qui la font perdurer.

ENTRETIEN AVEC FRANÇOIS PERLIER

Pourquoi avez-vous décidé de réaliser ce film en Haïti ?

 

Mon histoire avec Haïti est faite de rencontres. En 2012, j’ai réalisé un film en Guadeloupe sur la culture de résistance dans les quartiers populaires. J’ai suivi durant trois ans le collectif Voukoum, qui mobilise des jeunes défavorisé·es autour d’happenings musicaux de Carnaval valorisant leur culture créole, aiguisant leur conscience et tentant de leur offrir des perspectives d’émancipation individuelle. Dans ses actions, Voukoum convoque l’histoire des Caraïbes et ses spécificités afro-descendantes, entre mysticisme et lutte politique. Haïti, le pays des Caraïbes qui s’est libéré de l’esclavage par la révolte, est un phare pour eux et elles. Parmi les jeunes du quartier, il y avait aussi beaucoup d’enfants d’immigré·es haïtien·nes. J’ai été très intrigué par ce pays qui reste un exemple pour les communautés afro-américaines d’un point de vue identitaire, et qui pourtant est régulièrement plongé dans un chaos socio-économique.

 

La 2e rencontre décisive se passe juste après, dans un festival en France, avec Ilrique Perin, chroniqueur radio et comédien haïtien connu sous le nom de “Foukifoura”. Il m’invite à venir en Haïti, et notamment à Jacmel où existe un Carnaval puissant, mêlant vaudou et contestation sociale. La population s’y met en scène crûment pour raconter la réalité brute du pays. Lorsque je m’y rends, le séisme de 2010 avait laissé un pays en ruine. Port au Prince (la capitale) et Jacmel portaient encore les lourds stigmates de la catastrophe.

 

Des centaines de gens vivaient dans la rue, l’épidémie de choléra faisait rage, des amas de gravats encombraient les villes, le Palais présidentiel gisait, éventré, au milieu de la capitale. Malgré tout, la vie reprenait ses droits, ainsi que le Carnaval, événement sacré en Haïti.

 

Comment avez-vous rencontré les protagonistes du film?

 

Foukifoura a été mon guide dans les rues d’Haïti. Auprès de lui, j’ai commencé à apprendre le créole, il m’a amené dans des cérémonies vaudou, chez des activistes politiques, dans les familles… Au contact des classes populaires. J’ai commencé à rencontrer beaucoup de personnes, à m’imprégner de l’histoire et de l’âme d’Haïti. Parmi les personnages, il y a celles et ceux que je connais depuis le début comme Foukifoura ou son ami activiste Edris Fortuné. Puis d’autres que j’ai rencontré au cours de mes voyages comme le prêtre vaudou Ramoncite ou Charlotte, qui dénonce la corruption et les formes de néocolonialisme.

 

J’ai rencontré Michou, femme très pauvre qui casse des cailloux au bord de la route, dans mon dernier tournage. Elle a tenu à s’exprimer et m’a énormément touché. Pour moi, elle incarne une femme haïtienne qui lutte pour sa survie et puise sa force dans une spiritualité décomplexée, faisant face, seule contre le monde entier. Avec tous ces personnages, j’ai créé des relations sur la durée, dans une grande confiance, et nous sommes toujours en contact.

 

Quel a été le processus de fabrication du film ?

 

Rapidement confronté à des scènes de rue saisissantes, j’ai commencé la captation d’images à brûle-pourpoint. J’ai voulu témoigner des expériences mystiques auxquelles j’assistais, du carnaval, de ses visions magiques et dérangeantes, et de l’ambiance chaotique des rues. Cette matière m’a servi à écrire, comme un journal de bord, pendant les 7 années qui se sont écoulées entre mon premier et mon dernier voyage. Certaines de ces images sont dans le film. Des séquences très organiques comme celles du Carnaval, saisi sur le vif. S’y entremêlent des images que je ne pouvais pas filmer, captées par Edris Fortuné, le vidéaste activiste au cœur des manifestations violentes.

 

Pour les témoignages, j’ai voulu enregistrer la parole comme des interventions clandestines, au travers desquelles les gens expriment intimement leur révolte. Ce à quoi nous avons ajouté des scènes jouées par le comédien Foukifoura, écrites et répétées ensemble. Nous tenions à ce personnage un peu énigmatique, narrateur un peu fou et en colère. Foukifoura incarne l’âme rageuse et indomptable du peuple haïtien. Certains de ses monologues sont tirés de l’œuvre de Frankétienne, grand poète populaire contestataire haïtien, inventeur de ce mot Foukifoura (le fou qui sera fou). Son écriture s’inscrit dans le mouvement littéraire spiraliste, qui privilégie l’invention de mots et une dynamique effrénée de la diction, comme un code pour contourner la censure pendant la dictature. Le montage du film rend hommage à cette manière d’assembler de façon brute, dans un mouvement centrifuge. En restant au plus près des gens, et de l’intensité des sons et des images, nous avons tenté d’emporter le spectateur plutôt que de le guider et ainsi mieux l’imprégner des émotions.

 

Les âmes bossales est un film d’immersion dans lequel on suit plusieurs haïtien·nes de très près. Iels nous plongent dans une réalité dure, parfois crue, et en même temps, dans des moments « vaudous » où on frôle la transe. Comment avez-vous écrit la narration, la structure du film ?

 

Le film dresse un portrait subjectif du peuple haïtien. Son histoire s’est imposée à moi au fil du tournage et des réalités du pays. La puissance de la matière m’a conduit à laisser toute la place aux personnages, aux situations, qui peu à peu véhiculent une même énergie de lutte et de puissance spirituelle.

 

Le film propose une immersion au sein de laquelle il peut arriver de se perdre un peu. C’est à l’image de mon expérience de voyage en Haïti. Nos seuls points de repère sont les personnes que l’on croise à plusieurs reprises. Je voulais reproduire cette errance et cette sensation énigmatique que j’ai si souvent ressentie au gré des rencontres, des évènements, des questionnements.

 

J’avais expérimenté cette forme non narrative et très atmosphérique dans un précédent film Voukoum. Nous sommes allés encore plus loin avec Les âmes bossales.

L’idée étant de saisir autant que faire se peut des choses de l’âme, des sentiments apaisés ou violents, des visions du monde, des images poétiques.

 

Quelles intentions de réalisation n’avez-vous pas lâché du début à la fin du processus ?

 

Depuis le début, je savais que je voulais collaborer avec Foukifoura que j’avais vu jouer, pour qu’il incarne ce passeur un peu décalé avec le réel, cette voix effrontée du peuple. Il a une gravité en lui qui me semble raconter la violence infligée aux gens. Cette idée de mise en scène a donc toujours été là.

 

Il y avait aussi cette idée que les haïtien·nes que j’ai rencontré ont tout·es un côté mystique et poétique, malgré la dureté de leur vie. Je voulais capter leur posture singulière empreinte à mes yeux d’une forme d’étrangeté.

 

Même Jean-Élie, l’homme de savoir, l’écrivain que l’on croise rapidement, est un être habité par les choses occultes et fantomatiques. Beaucoup de gens là-bas dégagent des sensations au-delà des mots. Je tenais à miser sur cette puissance symbolique.

 

Je voulais enfin saisir ces séquences un peu mystérieuses et festives du vaudou ou du carnaval où les corps s’enflamment et côtoient une autre forme de réalité. La force de la culture haïtienne tient beaucoup selon moi dans la perception d’un monde fluide entre le visible et l’invisible, le mélange des temps de l’Histoire, la colère et la faim exorcisées par la transe. Le désir de coller aux corps avec la caméra, de reproduire un son puissant et enveloppant sont des intentions qui me hantent depuis le début.