LITTLE TROUBLE GIRLS

Fiction / Slovénie, Italie, Croatie, Serbie

Lucia, une jeune fille introvertie, rejoint la chorale de son école et se lie d’amitié avec Ana-Maria, populaire et séduisante. Confrontée à un environnement inconnu et à l’éveil de sa sexualité, Lucia commence à remettre en question ses croyances, perturbant l’harmonie du chœur.

Année

2026

RÉALISATION

Urška DJUKIĆ

SCENARIO

Edouard BERGEON, François PURSEIGLE et Ludovic GAILLARD

AVEC

Jara Sofija OSTAN, Mina ŠVAJGER, Saša TABAKOVIĆ

FICHE TECHNIQUE

1h30 - Couleur - Dolby Digital 5.1

DATE DE SORTIE

11 MARS 2026

ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE

Quand avez-vous commencé à penser à ce film, quelle en est la génèse ?

 

L’étincelle initiale du projet remonte à 2018, lorsque j’ai assisté à un concert d’une chorale slovène composée de jeunes filles. Dès que je les ai entendues chanter, j’ai été bouleversée. J’ai été profondément émue par la puissance de leurs voix, à la frontière de l’éveil de leur féminité, au point de devoir retenir mes émotions pour ne pas fondre en larmes au beau milieu du concert. Il y avait quelque chose d’ important dans la force de ces voix féminines adolescentes, si souvent réduites au silence au fil de l’histoire. Trois prêtres étaient également dans le public, tout aussi émus que moi. Cette scène m’a paru étrange : des hommes adultes vivant dans le célibat, écoutant des jeunes filles irradier une énergie sexuelle en éveil. Cela m’a semblé significatif, et j’ai ressenti le besoin d’explorer ce thème et ma propre réaction émotionnelle à travers un longmétrage. J’ai commencé par observer cette chorale et étudier sa dynamique, ce qui a inspiré mon premier scénario. Plus tard, nous avons formé notre propre chorale pour continuer le travail.

 

Donc, vous avez créé une chorale spécialement pour le film ? Comment avezvous choisi les chansons ?

 

Oui, exactement. Nous avons organisé des auditions pour de jeunes chanteuses et sélectionné une trentaine de filles, ainsi que nos quatre actrices principales, dont certaines n’avaient aucune expérience du chant. Le vrai travail a ensuite commencé. La chorale a été dirigée par une excellente musicienne, Jasna Žitnik, qui a aussi formé l’acteur Saša Tabaković à diriger la chorale dans le film.

 

Je m’intéressais particulièrement aux chants folkloriques slovènes capables de compléter les scènes par leur contenu et leur atmosphère. Pour la scène finale, nous avons utilisé une très vieille prière italienne suggérée par notre collaboratrice, l’artiste vocale Irena Tomažin. Avec certaines chanteuses, elle l’a adaptée et interprétée dans des scènes où les sœurs chantent dans une grotte et sous une cascade. Ce chant avait une résonance si puissante qu’il a ému même les hommes les plus durs de l’équipe de tournage. On sentait tous l’énergie de cette ancienne prière purificatrice.

 

Le film se termine par la chanson emblématique Little Trouble Girl de Sonic Youth, qui a inspiré le titre du film et lie parfaitement le récit et ses thèmes.

 

Ce film semble très personnel. On sent qu’il découle de l’intime, tout en mettant en scène des éléments chrétiens : un monastère, des religieuses, une dynamique familiale conservatrice. Dans quelle mesure cette histoire est-elle personnelle et quels ont été vos points de départ ?

Je suis partie de la voix féminine, qui a été si souvent étouffée dans notre histoire.

 

Cela m’a conduite à explorer la relation ambivalente à la sexualité, au péché, et à la culpabilité. À travers une jeune fille sensible façonnée par les conventions sociales du péché, je voulais explorer comment une personne peut retrouver sa puissance intérieure. Ce sentiment de culpabilité face à des instincts naturels, je l’ai moimême ressenti en grandissant. Même si ma famille n’était pas très religieuse, ma mère m’a élevée selon les idées catholiques traditionnelles de ce qu’une « bonne fille » devait être. Plus tard, j’ai compris que ces idées, imposées à de nombreuses générations de filles — y compris la mienne —, notamment autour du corps, de la honte et de la sexualité, étaient rigides et maladroites. Avec Little Trouble Girls, je voulais explorer les mystères des sens comme outils de connaissance de soi. Je pense que le tabou ancien autour de la sexualité nous empêche encore de comprendre ou d’utiliser tout son potentiel.

 

Le corps a sa propre intelligence instinctive, qui nous guide si on l’écoute attentivement. Le concept d’une sexualité pécheresse et le manque d’éducation sur le sujet sont des mécanismes efficaces pour couper l’individu de sa source intérieure de pouvoir. Pour moi, il est crucial de s’autoriser à écouter et faire confiance à son intuition, même si elle contredit les normes sociales. Les personnes profondément connectées à leur corps sont moins facilement contrôlables, car elles font plus confiance à leur guide intérieur qu’aux ordres extérieurs. Dans le film, Lucia remet en question ses sensations physiques face aux normes sociales qui façonnent et limitent nos comportements. Finalement, grâce à une expérience corporelle transcendante et cathartique, elle choisit d’écouter son intuition plutôt que les dogmes. 

 

Lucia reste fidèle à elle-même, mais aujourd’hui encore, la sexualité semble rester un sujet tabou, ou du moins certains adultes veulent qu’elle le reste pour les jeunes.

 

Quand j’ai présenté mon film précédent La Vie Sexuelle de Mamie à des lycéens au cinéma Dvor (à Ljubljana), une enseignante m’a dit après la projection : « Je suis tellement contente que vous ayez abordé ce sujet ouvertement, car nous avons eu des problèmes à l’école. J’ai dû aller expliquer au directeur pourquoi nous montrions des films sur la sexualité et nous en avons discuté avec les élèves. »

 

Elle m’a raconté que certains professeurs avaient même protesté contre la projection du film, et craignaient de devoir parler de sexualité avec leurs élèves.

 

Cela m’a étonnée. Encore aujourd’hui, en 2025, des gens ont peur de parler de sexualité ? Cela montre bien que le malaise face à ce sujet est encore très présent dans nos sociétés. Pour moi, il est essentiel d’en parler ouvertement et clairement.

 

Depuis le mouvement #MeToo, nous commençons enfin à définir les limites, à dire ce qui est permis ou non. On réalise seulement maintenant que le silence, la gêne et la honte contribuent à perpétuer les abus sexuels.

 

Comment s’est déroulé le casting ? Aviez-vous une idée précise du personnage, ou l’avez-vous trouvée avec l’actrice ? Que recherchiez-vous chez elle ?

 

Je cherchais une fille dans cette période de transition entre l’enfance et la féminité. Je voulais quelqu’un qui dégage une lumière, une grâce, quelque chose qui rayonne. Quand je travaille avec des acteurs et collaborateur·rices, je pars toujours de ce qu’ils ont naturellement, et je les choisis en fonction de leurs expériences de vie.

 

J’ai choisi Jara Sofija Ostan lors d’un casting organisé spécialement. Dès que j’aivu une soixantaine de courtes vidéos de candidates, j’ai su tout de suite que c’étaitelle — Lucia. Elle avait quelque chose de magique : une vieille âme dans un corps de jeune fille, en plein éveil. Une tristesse dans son regard la rendait plus sensible que les autres.

 

Au fil du travail, elle s’est ouverte et a beaucoup donné. Elle a travaillé avec des coachs et des professeurs pour atteindre le niveau qu’on voit dans le film. Ce qu m’a fascinée, c’est qu’au début, notre coach Nataša Burger avait remarqué que les bras de Jara pendaient comme s’ils n’étaient pas reliés à son corps. C’est à travers le jeu qu’elle a appris à habiter pleinement son corps, à le ressentir et à jouer avec. En un an, elle a énormément évolué, et on a capté cette transformation dans le film. J’ai compris qu’il fallait suivre le flux, me laisser guider par ce que le matériau m’indiquait. Si je poussais Jara dans une direction qui ne lui correspondait pas, ça ne sonnait pas juste. Alors, j’ai adapté le scénario à son caractère. J’ai fait de même avec les autres acteurs.

Mina Švajger (Ana-Maria) a été choisie de façon similaire — ses yeux bleus incarnaient une jeune femme sauvage et intrépide, parfaite pour contraster avec la douceur et la timidité de Lucia. Je les voyais comme le yin et le yang, complémentaires, deux parties d’un tout.

 

Comment avez-vous pensé la relation entre Lucia et Ana-Maria ? Elle est assez insaisissable, parfois on sent qu’il y a plus qu’une simple amitié.

 

Pour moi, Lucia et Ana-Maria représentent deux facettes d’une même personne.

L’une est plus rationnelle, intellectuelle ; l’autre plus instinctive, sauvage. Je voulais jouer avec les règles informelles et les remettre en question, suggérant que l’énergie sexuelle ne dépend pas nécessairement du sexe opposé. Lucia est troublée par cette attirance, et se demande d’où elle vient, ce qui est bien ou mal – cela crée en elle tension et culpabilité. Qu’est-ce qui nous attire chez les autres ? Ce n’est pas toujours un désir sexuel.

Parfois, c’est quelque chose qu’ils ou elles possèdent et que nous n’avons pas encore, mais que nous cherchons. Ou une leçon que nous devons apprendre. Cela aussi, c’est de l’énergie sexuelle. La relation entre Lucia et Ana-Maria repose sur cette dynamique. Lucia est attirée par quelque chose qu’elle ne comprend pas encore, mais qu’elle devra intégrer pour évoluer personnellement.

 

Le son est un élément extrêmement important dans le film. Il commence d’ailleurs par une respiration, puis une image qui semble abstraite.

 

Oui, l’introduction est une respiration, qui te connecte à ton corps. Le film commence par une ancienne illustration de la blessure du Christ, qui ressemble à une vulve. Ces représentations m’ont toujours fascinée. Celle-ci vient d’un petit livre de prières du XIVe siècle, destiné à la duchesse Jutta de Luxembourg. Autour de la blessure, on voit les instruments de la torture et du supplice du Christ, qui symbolisent sa résistance au système dominant. En même temps, cette image mystérieuse ressemble métaphoriquement à une vulve, qui, comme disait Gustave Courbet, est l’origine de tout. Cette image invite à rentrer à l’intérieur — à travers la douleur, elle nous guide dans le corps, là où réside notre essence…

 

Ce qui ressort avant tout, c’est la tendresse. En particulier celle du personnage principal, qui a ce regard plein d’émerveillement sincère ; elle ressent tout intensément, veut comprendre, est ouverte au monde, mais elle en a encore peur.

 

La tendresse a été un mot-clé dans la création du film. À un moment donné, j’ai dit à tous les membres de l’équipe : ce mot — TENDRESSE — c’est notre fil conducteur. Cela peut sembler idéaliste, mais je crois que la tendresse peut vaincre la dureté du monde — elle est plus forte.

 

Interview réalisée par la journaliste slovène de cinéma Ana Šturm