Comment est née l’idée de ce film ?
Le barrage de Carbonne s’est installé sur l’autoroute A64 à la fin du mois de janvier 2024, quelques semaines à peine avant la diffusion de mon documentaire FEMMES DE LA TERRE, qui rend hommage à ma mère, à ma grand-mère, et à toutes ces femmes d’agriculteurs que l’Histoire a souvent oubliées. Je suivais donc de très près l’actualité agricole. Avec le sociologue François Purseigle, qui avait également travaillé avec moi sur ce précédent film, on a très vite senti qu’il se jouait quelque chose d’inédit dans ce mouvement que personne n’avait alors vu venir, ni le monde politique, ni les instances agricoles. L’échéance à venir des élections à la Chambre d’agriculture, organisées tous les six ans, ajoutait un intérêt particulier à documenter ce qu’il se passait en Haute-Garonne, autour de Jérôme Bayle et de ce collectif des Ultras de l’A64 qui entendait défier l’ordre établi. En fait, ce projet s’est presque imposé à moi. En quelques jours à peine, j’ai su qu’il fallait que je fasse ce film, c’était comme une évidence.
Avec tout de suite l’idée de le destiner au grand écran ?
Oui. Des films documentaires pour la télé, j’en ai déjà fait plusieurs, mais au cinéma, on est encore très peu à vraiment raconter ce monde agricole. Après AU NOM DE LA TERRE et LA PROMESSE VERTE, j’ai également acquis une certaine légitimité en salle, mais je voulais faire autre chose que de la fiction, cette fois.
J’avais envie d’un « cinéma du réel », qui puisse parler de la ruralité, de la terre, des fermes avec les mots et les visages de ceux qui vivent cette réalité au quotidien, et dans le temps long. Il y a eu l’émergence assez naturelle du profil de Jérôme, après son coup de sang médiatisé sur la place du Capitole, à Toulouse. Avec son physique de troisième ligne de rugby, son accent du sud-ouest et sa casquette à l’envers, il a une présence qu’on remarque tout de suite. Ce garçon a un destin. Je me suis vite dit qu’on avait tous les ingrédients d’un vrai personnage de cinéma, sans compter le décor avec ces paysages magnifiques de la chaîne des Pyrénées, juste en arrière-plan. Rien que la cuisine chez sa maman, si un chef déco l’avait monté de toutes pièces pour une fiction, on lui aurait dit de freiner parce qu’il en faisait trop !
Si Jérôme Bayle avait été acteur, on aurait volontiers pu dire qu’il « crève l’écran ».
Jérôme a une gueule, mais ce n’est pas que ça. Il a une très grande intelligence de la situation, on le voit à différentes occasions dans le film. Quand il fait des discours, à la façon de ceux qu’il faisait en tant que capitaine dans les vestiaires de rugby, il y a quelque chose qui te met vite les poils. On sent bien qu’au fond, c’est un homme extrêmement sensible, il peut être cash certes, mais jamais bourrin. Jérôme ne triche jamais, il est très franc. C’est quelqu’un qui aime être dans le dialogue, ce n’est pas feint, il s’invite sur les plateaux des médias, il va rencontrer les politiques, il essaye de convaincre. Il est dans une forme de happening permanent. Et puis il a un sens inné de la punchline, c’est comme ça qu’il désarçonne les politiques, par sa sincérité, comme quand il rentre dans le bureau de Gabriel Attal en lui disant qu’il vient lui apporter un peu de gaieté dans leur univers « morose » des costumes-cravates. Ou quand il regarde Emmanuel Macron droit dans les yeux et qu’il ne desserre pas la main, on voit que le président est mal à l’aise, dérouté, il finit par le vouvoyer alors qu’il avait commencé en tutoyant Jérôme… C’est une séquence très forte.
Au-delà de son charisme, qu’est-ce qui vous intéressait dans le message qu’il peut porter au sujet de l’agriculture ?
Jérôme Bayle bouscule les habitudes, il fait peur au monde agricole. Du côté des instances professionnelles, le seul qui a eu le courage d’aller à sa rencontre, c’est Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA. Et pour autant, les études d’opinion le montrent, il a su s’affirmer comme le représentant d’une agriculture rurale et familiale, qui fait encore vivre certains territoires bien qu’elle soit de plus en plus fragilisée. C’est pour ça que le film s’intitule RURAL, en hommage au titre d’un livre publié par Raymond Depardon et qu’il m’avait offert il y a quelques années.
A travers Jérôme, c’est la photographie d’un certain monde agricole, et aussi d’un certain mode de vie, avec ses traditions, la chasse, le pâté, le rugby, etc, qui ne veut pas mourir. L’idée n’était pas de faire un portrait hagiographique de Jérôme Bayle, on montre aussi ses failles, ou des petites erreurs qu’il a pu commettre Par exemple lorsqu’il passe un petit mot en main propre au ministre de la Transition écologique, à la fin du blocage. La vidéo lui a valu un déchaînement de haine sur les réseaux sociaux. Qui lui cause toujours du tort aujourd’hui auprès d’un public complotiste. Jérôme n’est pas un professionnel de la politique, c’est juste le porte-parole d’un modèle agricole à bout de souffle mais qui, en même temps, représente certainement une partie de la solution face aux dérives de l’agroindustrie. Son histoire raconte beaucoup des évolutions de l’agriculture moderne.
Son parcours ne fait-il pas aussi écho à votre propre histoire ?
Disons qu’on a des hématomes crochus : nos deux pères se sont foutus en l’air, lui qui ne devait pas poursuivre reprend finalement la ferme, à l’inverse de moi qui devais initialement reprendre… Je me retrouve forcément en lui, son histoire agit un peu comme un miroir inversé de la mienne. Et même si ça a parfois pu me coûter, parce que cela m’a forcément obligé à re-brasser certaines choses, cette proximité est aussi ce qui m’a permis d’obtenir la confiance de Jérôme de sa maman Lucienne, et de mieux rentrer dans leur intimité. Il m’a laissé une totale liberté de filmer ce que je voulais, et c’est ce qui fait toute la force du film à mon sens.
C’est pour conserver cette proximité que vous avez fait le choix de tourner vous-même les images, façon caméra au poing, dans un style très immersif ?
Après LA PROMESSE VERTE, tourné en Thaïlande avec 120 personnes sur la feuille de service chaque matin, je crois que j’avais envie de faire un film tout seul et de revenir à quelque chose de plus simple, de plus direct. J’ai aussi été obligé de rependre la caméra car les partenaires financiers parisiens nous ont tous fermé la porte (Seul Nord-Ouest, qui me produit depuis AU NOM DE LA TERRE, Disney+, la Région Occitanie et notre distributeur Jour2Fête nous ont soutenus). C’est un film de pirate, fabriqué avec des tous petits moyens. Mais cela m’a plu de reprendre la caméra, j’ai tourné avec un petit boîtier photo, un Sony FX3, pour avoir quelque chose de léger et discret. Je voulais pouvoir le suivre au plus près dans ses longues journées d’agriculteur. Ce furent des journées de tournage très intenses, calées sur son rythme de travail, levé dès 6h du matin, parfois jusqu’à 22h, et dans la neige s’il le faut. Je n’ai pas triché, moi non plus ! Au total, j’ai fait une douzaine de session de tournage en près d’un an et demi. Les maîtres-mots, c’était souplesse et réactivité, rien n’était préparé à l’avance. Tout est capté sur le vif, en live. C’est ce qui fait tout le sel des séquences et ce qui garantit l’authenticité du propos.
Comme le moment où il me parle du suicide de son père, dans la voiture, c’est une séquence importante que je peux capter grâce à la légèreté du dispositif, ce n’était pas prévu qu’il m’en parle à ce moment-là… Et il le fait parce qu’il ne pense plus à la caméra.
Le suicide de son père est d’ailleurs une information que l’on apprend tardivement, dans la narration du film.
C’est un film impressionniste, d’une certaine façon. Je ne voulais pas embarquer le spectateur dans une construction trop linéaire ou chronologique, c’est à lui de faire ce travail d’assemblage avec toutes les pièces qui arrivent, au fur et à mesure. C’est un film suffisamment dense, avec beaucoup d’informations, et mon rôle a aussi été d’épurer un peu le propos avec Ludovic Gaillard, monteur et co-auteur du film.
D’où l’absence de voix off, également ?
C’était une volonté dès le départ. Je sais que ce n’est pas simple à tenir, c’est plus exigeant au tournage puis au montage. Le scénario du film s’est construit au fil des saisons puis en post-prod’, au montage, avec Ludovic (mon monteur). La confiance a été primordiale, que ce soit avec Jérôme ou avec mon producteur.
Mais je suis convaincu du résultat. A un moment donné, on s’affranchit du besoin de tout savoir. L’objectif n’était pas non plus de faire un film pédagogique sur l’agriculture, c’est impossible. Je cherchais surtout à partager de l’émotion autour d’une histoire, d’un territoire, d’un mode de vie. Et pour ça, je ne voulais pas intervenir dans le film. J’écoute mais je ne parle pas – le seul échange que j’ai, c’est avec « Lulu », la maman de Jérôme, mais ce n’est pas moi qui vais la chercher, c’est elle qui me parle. Parce que si tu poses une question, tu sollicites un regard caméra, et alors la posture change. Jérôme devient le porte-parole, il va vouloir être dans le message, il va répondre comme il le fait sur les plateaux TV. Mais ce n’est pas ce qui m’intéressait, moi je voulais justement raconter ce qui se cache derrière le personnage public et la figure du « héros ». Et ce que ce film révèle à mon sens, c’est que la quête de Jérôme Bayle, au-delà de défendre l’agriculture et son territoire, c’est de construire sa famille pour pouvoir transmettre sa passion.