Votre documentaire de 1983, Sans retour possible, ressort en salles le 22 avril. Comment est né ce projet ? Qu’est-ce qui l’a inspiré ?
Serge Avédikian : Le projet est né après la réalisation d’un court-film pour Antenne 2, Histoire d’amour, Colombe et Avédis, l’histoire de mes grands-parents. Jean-Denis Bonan qui avait cette émission m’avait proposé de le réaliser en 1981 mais n’ayant pas réalisé de films jusque-là, j’ai proposé à Jacques Kebadian de le faire. J’avais enregistré mon grand-père quelques temps avant son hospitalisation et lorsqu’on a commencé le tournage, il ne pouvait plus parler et il s’est éteint deux jours après la fin du tournage. C’est ainsi qu’on s’est rencontré et qu’on a suivi les réactions du public et de la presse après la diffusion du film.
Peu après est née l’idée de continuer et d’élargir le sujet en essayant de retrouver les survivants de cette génération-là d’Arméniens, en France.
Jacques Kebadian : Nous voulions raconter pourquoi nous sommes en France. J’ai commencé dans les années 1980 à parler de mes racines, quand il y a eu la désillusion sur la révolution mondiale.
A l’époque, pour préparer Sans retour possible, l’Association audiovisuelle arménienne (AAA) a été créée. Nous nous sommes rendus compte lors des repérages que les gens avaient tellement de choses à nous dire et nous ne voulions pas faire de mise en scène pour les entretiens, nous filmions en cadre fixe, plan moyen, et laissions les gens s’exprimer. Comme je ne parle pas bien l’arménien, c’est Serge qui a ouvert le dialogue. Nous avons tourné le film en 16 mm inversible, et une caméra U-matic prêtée par le CNRS tournait en parallèle afin de ne jamais couper le récit.
« Sans retour possible » était le tampon sur les passeports de nos aînés, un statut d’apatride. Ceux qui avaient quitté la Turquie ne pouvaient plus y revenir, c’était une façon de liquider la question arménienne.
Le 24 avril 1983, nous avons envoyé des caméras dans différentes villes pour filmer cette commémoration. Nous avons eu d’un coup l’ambition de tout capter à la même date, au moment de démarrer notre tournage.
Le contexte des années 1980 était celui d’une nouvelle génération, qui sortait de mai 68 ou qui arrivait du Liban. Les mêmes qui, en 1983, ont occupé l’ambassade de Turquie à Paris. Par la suite, l’attentat d’Orly les a déconsidérés, mais c’est la première fois que tout d’un coup, les journaux se sont mis à parler du génocide des Arméniens. C’est cette génération qui a amené ça. Nous, nous n’avons pas pris les armes, mais nos caméras. C’était notre manière de dire que les choses n’étaient pas enterrées.
Sans retour possible a été produit par Stéphane Tchalgadjieff, par ailleurs producteur de Duras et Rivette. Comment vous êtes-vous rencontrés tous les trois ?
SA : En cherchant à produire le film et en faisant déjà nos recherches et nos repérages à nos frais, aidés par des amis proches ou la famille, il y a eu une rencontre avec Stéphane, cousin de Richard Takvorian, qui travaillait avec nous comme assistant. Stéphane connaissait nos parcours, celui de Jacques comme réalisateur et le mien comme comédien. C’était aussi son envie de participer à ce projet, sachant qu’il s’était tenu un peu loin de son histoire personnelle.
Vous avez entrepris de recueillir la parole des rescapés du génocide des Améniens dès 1981. Aviez-vous déjà l’idée d’en tirer un documentaire ?
SA : Oui, l’idée de filmer les témoignages des rescapés du génocide des Arméniens, dans toutes les villes de France où la communauté s’était installée a été une priorité pour comprendre comment le récit d’un film documentaire assez long pouvait se construire. C’est à partir des rencontres parfois très surprenantes que nous avons pu choisir les personnages qui devaient construire le récit. Les autres témoignages ont été sous-titrés et remis à des centres aux audiovisuels et à des bibliothèques, notamment à Beaubourg où il pouvait être consulté par des jeunes étudiants qui faisaient leur travail sur cette période de l’histoire.
Aviez-vous déjà eu des expériences cinématographiques avant ce tournage ?
JK : Dans les années 1980, j’ai commencé à m’intéresser à Paradjanov et à militer pour sa libération de prison. C’est cette expérience qui m’a permis de découvrir d’autres militants arméniens qui participaient aux manifestations. Il s’agit du noyau qui a donné naissance au journal Hay Baykar [« Lutte arménienne »].
Et lorsque mon cousin, Jean-Claude Kebabdjian, qui avait créé un centre de documentation arménien, m’a montré des cartes postales des années 1900 sur les Arméniens de l’Arménie historique, j’ai découvert qu’il y avait là, tout d’un coup, des scènes vivantes de la vie quotidienne des Arméniens avant le génocide. Et la découverte de ce paradis perdu m’a donné l’idée de réaliser en 1981 un documentaire intitulé Arménie 1900, comme le titre du livre que mon cousin avait publié l’année précédente. J’ai été profondément bouleversé de découvrir la vie extrêmement riche de nos ancêtres avant le génocide. C’était une autre façon de parler des Arméniens. Avant nous commémorions 1,5 millions de morts, nous étions comme ensevelis sous les monceaux de cadavres, nous manifestions tous les 24 avril pour demander la reconnaissance du génocide mais ça s’arrêtait là. En 1981, j’ai rencontré Serge Avédikian et notre collaboration s’est développée autour de la réalisation de nombreux projets, comme Histoire d’amour, Colombe et Avédis et Sans retour possible.
SA : En ce qui me concerne, je n’avais pas encore réalisé de films, mais j’avais déjà pas mal tourné comme comédien et dans des longs métrages importants. Et bien sûr le sujet que nous allions aborder et intuitivement l’envie de raconter le passé des grands-parents avait une importance capitale. Donc se mettre à participer à une réalisation m’a paru une évidence, même si j’avais un emploi du temps très chargé comme comédien, il a fallu jongler et avoir l’énergie nécessaire pour mener en parallèle, théâtre et cinéma et se mettre à la réalisation d’un film documentaire.
Vous avez choisi de faire converser l’horreur des témoignages des rescapés avec des scènes de reconstitution ou des plans poétiques. Pourquoi ce choix ?
SA : La poésie a une présence souvent prégnante chez les créateurs arméniens, qu’ils soient peintres, écrivains, sculpteurs, cinéastes. C’est aussi une façon de transcender justement la perte, la douleur et l’horreur, qu’une bonne partie du peuple a subi durant plusieurs années. À partir de l’idée d’un décor avec la grande carte et des trous à la place des villes qui ont été vidés de leurs populations et une figuration qu’on a pu mettre en scène, avec des lumières très soignées, ça permettait de faire cohabiter une réalité historique terrible et non reconnue du passé, avec un regard du présent.
Vous avez saisi les témoignages sur le vif. On a pu vous reprocher de donner une mauvaise image de la communauté arménienne, certains rescapés étant édentés, d’autres s’exprimant parfois avec maladresse, ce qui les rend d’autant plus touchants…
SA : Une certaine bourgeoisie arménienne avait choisi de ne montrer qu’une intégration totale de la communauté arménienne à la République française, en mettant de côté leurs parents et leurs grandsparents, qui depuis deux générations s’étaient tus. Ils auraient voulu que l’on ne montre que Verneuil, Aznavour, Garavarents, Sylvie Vartan, Grégoire Aslan et d’autres artistes reconnus publiquement, afin de montrer la réussite d’une communauté. Alors que notre but à nous était la reconnaissance du génocide des Arméniens, officiellement, par la France et d’autres pays. Et surtout de ne pas oublier de faire un travail sur un passé douloureux, afin que les générations à venir sachent d’où ils viennent. Ce qui était drôle, c’est que le jour du passage à l’antenne de l’émission sur Antenne 2, il y avait un entrefilet dans le journal Le Monde de la part de l’Ambassade de la Turquie en France, pour interdire le film et en même temps il y avait un article dans un journal arménien qui voulait interdire aussi la transmission du film. Intéressant de se souvenir de tout cela… On a aussi voulu nous piéger parfois lors de rencontres, après projections, notamment au Grand Orient de France, où seule la réussite d’une communauté comptait…
Aviez-vous vu ou revu des documentaires pour préparer votre film ? Quelles étaient vos influences ?
SA : Nos influences, en ce qui me concerne, venaient surtout d’un cinéma arménien soviétique, dans lequel il y avait quelques pépites de réalisateurs audacieux de l’époque, comme Paradjanov ou Péléchian et aussi Malian et d’autres. D’ailleurs, dans le film on a choisi de mettre quelques extraits de Nous de Péléchian, lorsque nous sommes assis devant la grande carte, avec de multiples écrans. Ce sont des scènes de retrouvailles à l’aéroport de Erevan, de familles qui ne s’étaient pas vues depuis 30 ans et plus…
Deux ans après Sans retour possible, Claude Lanzmann sort Shoah. Avait-il vu votre film ?
SA : Si mes souvenirs sont bons, on a eu des contacts avec Claude Lanzman, au moment où il terminait son film. Je ne me souviens pas s’il avait assisté à une projection de Sans retour possible, mais il savait que le film existait et qu’il allait passer sur Antenne 2. Mais l’unicité de la Shoah était déjà de rigueur à cette période et pas facile à gérer pour le sujet concernant le génocide des Arméniens… Il a fallu du temps, après la reconnaissance par la France afin que la véracité de l’histoire tragique des Arméniens soit reconnue.
Parmi tous les témoignages que vous avez enregistrés, y en a-t-il un qui vous a marqué plus que les autres ?
SA : Il est vrai que le témoignage que nous avons mis à la toute fin du film ou la vieille dame (Aghavnie) s’adresse en langue turque, au gouvernement turc, pour demander la reconnaissance de l’Histoire, avait créé une émotion particulière. Mais tout aussi bien que le témoignage d’une autre femme, aux cheveux blancs, qui commence son récit par : « A six ans, je suis morte »… Dans l’ensemble les témoignages de cette génération sont émotionnellement forts.
En 2023, le génocide des Arméniens de 1915, qui selon plusieurs estimations, coûta la vie 1 500 000 morts, n’est reconnu que par trente-trois pays. Pourquoi, à votre avis ?
SA : Il y a plusieurs raisons à cela, car l’histoire du génocide des Arméniens n’a pas eu de Nuremberg, puisqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, il n’y avait pas encore des instances capables d’agir en ce sens. D’autre part, le mot génocide n’est apparu que lors de la Deuxième Guerre mondiale, par rapport à ce que les nazis ont accomplis vis-à-vis des Juifs. Mais Raphael Lemkin, un juriste d’origine juive, vivant aux USA, qui était chargé d’analyser l’histoire, a comparé ce que l’Empire Ottoman a fait au peuple Arménien à ce que les nazis ont accomplis vis-à-vis du peuple juif. Mais jusqu’à présent ce manque a gagné reste d’actualité puisque ni les États-Unis, ni Israël n’ont réellement reconnu le génocide des Arméniens à ce jour.
Qu’est-ce qu’être Arménien aujourd’hui ?
JK : Aujourd’hui, être Arménien est une identité que je garde. Ma culture principale est le français, mon professeur de français m’a tout amené, y compris le cinéma, le théâtre, la musique… donc j’ai eu une renaissance quelque part en France. C’est ce qui est formidable avec l’école de la République, et qu’il n’est pas normal de traiter l’immigration comme ça aujourd’hui, il faut donner les moyens aux deux cultures de s’épanouir.
Et en tant que cinéaste, c’est raconter tout ça. Je l’ai raconté tard à vrai dire, au début des années 1980 ! Pendant quarante ans j’ai parlé d’autre chose, de révoltes… C’est reconnaître ça, le transmettre par les moyens qu’on a. Cela peut être la nourriture, la musique, la danse… J’ai fait un film sur la troisième ou quatrième génération d’enfants d’Arméniens, Dis-moi pourquoi tu danses ?, qui transmet cette histoire de l’Arménie par la danse et la chorégraphie. C’est une manière différente et plutôt gaie de transmettre notre histoire !
Quel effet vous fait la ressortie de ce film aujourd’hui ?
JK : C’est un gros pari car c’est un documentaire de patrimoine… mais nous l’accompagnerons de rencontres et de nombreux événements. C’est bien que ce film soit vu encore quarante ans après, il est très riche. Il sera peut-être mieux compris qu’à l’époque, où des gens pouvaient regretter de montrer les Arméniens dans un état premier plutôt que leur réussite ou leur intégration. On a montré comment ça a démarré dans les quartiers de Marseille, ce sont des gens plutôt pauvres qui ont créé leurs maisons, églises, quartiers, et leurs enfants ont pu émigrer au centre-ville ensuite. Mais ce n’était pas évident.
Entretien mené par Nicolas Moreno, critique de cinéma pour Tsounami