SOULÈVEMENTS

Documentaire / France

Un portrait choral à 16 voix, 16 trajectoires singulières, réflexif et intime d’un mouvement de résistance intergénérationnel porté par une jeunesse qui vit et qui lutte contre l’accaparement des terres et de l’eau, les ravages industriels, la montée des totalitarismes et fait face à la répression politique. Une plongée au cœur des Soulèvements de la Terre révélant la composition inédite des forces multiples déployées un peu partout dans le pays qui expérimentent d’autres modes de vie, tissent de nouveaux liens avec le vivant, bouleversant ainsi les découpages établis du politique et du sensible en nous ouvrant au champ de tous les possibles.

Année

2025

RÉALISATION

Thomas LACOSTE

SCENARIO

Thomas LACOSTE

AVEC

-

FICHE TECHNIQUE

1h45 - Couleur - Dolby Digital 5.1

DATE DE SORTIE

11 FÉVRIER 2026

ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR

Comment le projet de ce nouveau film, SOULÈVEMENTS, est-il venu s’inscrire dans votre itinéraire de cinéaste mais aussi d’éditeur, d’intellectuel et de militant ?

 

De plusieurs façons. J’ai toujours porté attention aux luttes et aux expressions politiques, tout particulièrement quand celles-ci sont, en partie au moins, liées à la jeunesse. J’avais, dans un premier temps, suivi la longue mobilisation à Notre-Dame-des-Landes contre le projet d’aéroport, dont l’abandon a été gagné de haute lutte en 2018. Et, au moment des confinements, à partir de janvier 2021, j’ai été particulièrement attentif à la constitution et à la structuration des Soulèvements de la Terre.

 

J’étais alors encore engagé sur un projet à long terme ayant trait à la transformation du conflit au Pays basque, qui travaillait à son cœur une vieille et massive question – mise en réflexion, en son temps, par la revue de pensée critique Le Passant Ordinaire que j’animais dans les années 90 et 2000 – : comment penser au présent la sortie effective d’un conflit armé ? 

 

Trois de mes films traitent de cette question en cherchant à accompagner et documenter cette transformation : LA PAIX MAINTENANT – UNE EXIGENCE POPULAIRE (2017), un court-métrage d’intervention qui venait, en amont, légitimer internationalement la nécessité du désarmement au Pays basque ; PAYS BASQUE & LIBERTÉ – UN LONG CHEMIN VERS LA PAIX (2020), un moyen-métrage qui retrace l’histoire du conflit et de sa transformation du point de vue plus spécifiquement des facilitateurs internationaux qui ont accompagné cette sortie ; et L’HYPOTHÈSE DÉMOCRATIQUE – UNE HISTOIRE BASQUE (2022), un long-métrage qui pour la première fois au cinéma documentait cette histoire du point de vue des protagonistes de cette transformation.

Je me permets cette digression parce que vous m’interrogez sur la place de SOULÈVEMENTS dans mon itinéraire, et, effectivement, il y a bien une ligne profonde qui relie ces films, voire l’ensemble de mes films. Dans cette trilogie basque, comme pour ce nouvel opus, est au travail la distinction du légitime versus légal qui joue dans les deux cas comme moteur d’émancipation politique. Nous y reviendrons certainement plus loin.

 

Ce qui m’a frappé d’emblée, lors de la constitution des Soulèvements de la Terre, c’est le désir de ce mouvement de composer très largement : que ce soit avec des jeunes personnes engagées dans la lutte pour le climat ; des paysannes et paysans qui travaillent au développement de modèles agroécologiques respectueux des milieux de vie et attaché·es à la défense des terres ; des militantes et militants investi·es dans les Zones à défendre (ZAD) ; mais également des habitant·es et des collectifs locaux désireux de protéger leur territoire et leurs écosystèmes face aux projets imposés et polluants. Ces prémices d’alliances, avec le soutien et la jonction des syndicats comme la Confédération paysanne, Solidaires, ou, d’organisations plus généralistes comme Attac, m’ont paru très inventives et prometteuses. J’étais également très sensible à leur volonté de ne pas se limiter strictement aux questions liées à l’écologie ou au climat, et de tenir ensemble dans leurs luttes tout autant les questions sociales et décoloniales que celles liées aux territoires et à l’ensemble du vivant qui les habite. Une manière fertile de réinterroger la démocratie dans ses dimensions égalitaires et, là encore, émancipatrices.

 

Est-ce à partir de là qu’un projet de film est apparu ?

 

Pas tout à fait, car j’étais toujours investi dans la sortie de L’HYPOTHÈSE DÉMOCRATIQUE et son accompagnement en salles et, parallèlement, travaillais avec La Bande Passante – dont une des fonctions est d’œuvrer à une certaine idée de la diplomatie dite « profonde » – à la défense des protagonistes de la transformation du conflit au Pays basque et tout particulièrement à la protection des négociateurs fortement inquiétés par les parquets antiterroristes des États français et espagnol. Mais je continuais de suivre les actions portées par les Soulèvements de la Terre qui se déployaient avec de plus en plus d’audace un peu partout dans le pays. C’est au printemps 2023 que le film prend réellement source. C’est dans cette fenêtre temporelle que l’État français décide de criminaliser en quatre actes ce jeune mouvement transgénérationnel porté par la jeunesse.

 

Le 25 mars, lors de la manifestation de Sainte-Soline 2, en deux heures, ce sera 5 200 grenades qui seront opposées à 30 000 personnes venues défendre un commun. Qu’on s’imagine cette chose assez surréaliste : un espace dénué de toute infrastructure, juste un champ avec au beau milieu un trou, rien d’autre que de la terre, une immense bassine vide – symbole s’il en est de l’accaparement de l’eau que la justice condamnera à maintes reprises avant de déclarer récemment illégale l’autorisation de prélèvement d’eau accordée par plusieurs préfets –, pas l’ombre d’une infrastructure. Et un déploiement de forces de l’ordre inouï. 

 

La terreur policière s’exerce alors avec une violence telle – avec l’équivalent d’une explosion de grenade toutes les deux secondes – qu’elle ne peut qu’évoquer une scène de guerre aux rapporteurs présents sur place qui documenteront les faits pour la Ligue des Droits de l’Homme et les Observatoires des libertés publiques et des pratiques policières.*

 

Cette séquence a été vécue pour bon nombre de manifestant·es comme un trauma qu’il a fallu patiemment dépasser au sein du mouvement, comme le relate avec soin une des protagonistes du film.

 

Quelques semaines plus tard, au mois de juin, ce seront deux vagues d’arrestations orchestrées par une des polices anti￾terroristes françaises (SDAT) qui viendront frapper ce jeune mouvement avec à la clef de multiples gardes à vue de 96h à Levallois-Perret, au lendemain desquelles suivra la tentative de dissolution du Mouvement par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gérald Darmanin, décision qui sera à l’automne 2023 cassée par le Conseil d’État. Et c’est également dans cette même séquence, aux fins de justifier la criminalisation de ce mouvement, que sera construite de toutes pièces l’invraisemblable chimère étatique d’« écoterrorisme » à la viralité médiatique, comme il se doit, contagieuse. Ces quatre actes auront pour immédiate corollaire une levée e sympathie dans tout le pays avec la création de plus de 150 comités locaux et plus de 200 000 personnes qui se réclameront membres des Soulèvements de la Terre.

 

SOULÈVEMENTS trouve donc son point de départ dans ces circonstances du printemps 2023.

 

Exactement, c’est là que le film prend racine. Avec une cuisante question à la clef. Comment un État peut-il criminaliser sa jeunesse pour les efforts qu’elle déploie à inverser le funeste cours des choses, pour partie orchestrée faut-il le souligner par ce même pouvoir, et à tenter de nous en sauver collectivement ? De quelle sénile maladie souffre une société qui accepte de criminaliser ses enfants pour de tels faits ? C’est de cet apparent et tout relatif paradoxe que tout est parti.

 

Quand discutez-vous pour la première fois avec les militants des Soulèvements de la Terre ?

 

En juillet 2023. Un ami, William Fujiwara, qui deviendra mon premier assistant et une de ses chevilles ouvrières du film, nous met en relation. Et dès ce moment – et parce que j’avais pu éprouver l’efficience de ce mode opératoire avec L’HYPOTHÈSE DÉMOCRATIQUE –, je me dis que le plus efficace pour les sortir de cette mâchoire étatique serait de leur proposer de les révéler face-caméra. Montrer leur jeunesse et les liens transgénérationnels qu’ils tissent et entretiennent, faire connaître leurs savoir-faire et leurs rapports extrêmement fins à leur territoire, les mettre en lumière afin qu’ils ne puissent être confondus en aucun cas avec la chimère étatique.

 

Pour elles et eux, prendre le pari de ce film était doublement compliqué de par mon extériorité au mouvement et le fait d’apparaître à visage découvert alors que, quasiment dans la même séquence, se révélaient à eux l’ampleur des dispositifs de surveillances et des moyens d’investigations de la police antiterroriste. Plusieurs discussions ont suivi. 

 

Une fois le régime de confiance établi, nous nous sommes mis d’accord sur un point central, faire un film réflexif et sensible qui fasse portrait choral du mouvement ; et d’autres élémentaires, comme ne pas employer la première personne du singulier, ne donner aucun nom propre ou de lieu de vie, et encore moins d’organigramme.

 

Au-delà de cette anonymisation minimale, ce qui était primordial c’était d’arriver à montrer comment chaque personne était ancrée dans le territoire au sein duquel elle est engagée à la fois dans une lutte mais aussi dans un savoir-faire qu’elle porte et offre en partage au mouvement. Territoire, lutte, savoir-faire: tout le film repose sur ce triptyque qui structure, au présent, leur vie comme celle du mouvement. Là était l’essentiel. 

 

SOULÈVEMENTS mêle plusieurs types d’images : des entretiens menés face caméra ; des images tournées en extérieur, dans des champs ou ailleurs ; des archives en noir et blanc.

 

Je voulais, en effet, convoquer dès le début du projet plusieurs régimes d’images et faire en sorte qu’ils se nourrissent entre eux pour prendre en charge tout autant la pensée que la parole, le geste que la sensation afin de s’ouvrir aux réminiscences et subjectivités de chacun·e… 

 

Au cours des entretiens, avec l’équipe, nous avons cherché autant que possible à saisir l’intime, à nous approcher de ce qu’on pourrait appeler une géographie humaine, à dégager dans le temps long de l’entretien des choses peut￾être plus fines que celles qu’aurait captées une caméra en mouvement. Avec l’idée de se tenir loin de tout récitatif militant et encore plus radicalement éloigné de toute approche journalistique ou pédagogique. Et ainsi, retrouver une « maïeutique » de l’entretien cinématographique que nous travaillons depuis plusieurs années pour accompagner nos « personnages » dans une plongée vers une narration autre à la recherche de l’écart, du surgissement afin de faire advenir une mémoire incarnée et vive. L’idée ici est de chercher à instituer ces voix, ces gestes, ces corps et du collectif dans un présent dissensuel qui souhaite faire histoire. Un pari égalitaire qui souhaite mettre sur un même plan les capacités de toutes et tous : protagonistes, équipe d’artisans filmeurs et regardant·es citoyen·nes.

 

Je voulais aussi filmer l’extériorité des étendues. Donner à voir la dignité et l’intégrité des visages tout autant que celles des paysages. Jouer avec ces concordances dans un suspend de la distinction entre nature et culture, non￾humain et humains.

 

Et il y a enfin les archives. Les discussions avec les Soulèvements ont commencé en juillet 2023. En décembre, nous étions tombés d’accord sur le film à faire. Dans l’intervalle, le mouvement nous a confié ses archives : textuelles, audio et visuelles, avec des images fixes et en mouvement. C’était un très beau cadeau et une chance extraordinaire pour le film. Si, eu égard à la situation de criminalisation du mouvement, je ne souhaitais pas filmer directement les actions – et encore moins les magnifier – afin de réserver l’axe narratif principal aux récits réflexifs, je tenais malgré tout à faire référence en soubassement à l’incroyable inventivité des luttes, occupations et action directes collectives portées par les Soulèvements de la Terre. J’étais donc très heureux d’avoir cette matière à disposition. Elle m’a permis de convoquer une mémoire qui joue autant pour celle individuelle des protagonistes du film que pour celle collective du mouvement. J’ai cherché à superposer ces archives à nos propres images du bocage, du ciel et de l’eau spécialement tournées avec Catherine Georges, notre cheffe opératrice, pour le film. 

Mon idée était de métamorphoser l’espace en une sorte de sensorium, en noir et blanc avec quelques surgissements en couleur, qui opère comme une stase au sein du flux du film et offre au spectateur un autre véhicule narratif, un temps de songe, où, par exemple, les souffles des animaux – méticuleusement captés par Térence Meunier, notre ingénieur du son – rentrent en conversation avec cet espace-temps des archives qui sera, par la suite, bonifié par la composition musicale extrêmement précise de Florencia Di Concelio.

 

Je voudrais préciser une chose au sujet de la nature de ce film. Il est incontestable que SOULÈVEMENTS est un film politique et qu’il répond, entre autres choses, à une nécessité d’ordre stratégique. Il cherche à déconstruire cette figure ubuesque d’« écoterroriste », à corriger l’idée reçue selon laquelle la jeunesse actuelle serait dépolitisée, à dresser avec l’aide des spectateurs un pare-feu autour de cette communauté humaine inédite. Et à affirmer que non, une société ne peut condamner sa jeunesse quand elle travaille à la défense de nos communs. Mais c’est aussi autre chose qu’un film politique ou même qu’un portrait choral d’un mouvement. Notre souhait est que SOULÈVEMENTS déborde, qu’il travaille des questionnements plus profonds qui restent encore à déplier, qu’il interpelle au-delà du récit de ce qu’est ce mouvement. Qu’il nous amène, par exemple, à porter attention à l’épaississement de nos propres rapports à nos territoires et à l’ensemble du vivant… À interroger ce que recouvre la notion de subsistance dans nos communes existences. Ou encore, comme nous y invitent certains protagonistes du film, à porter l’amour jusque dans la conflictualité. Les différents régimes d’images répondent à ce souci de s’ouvrir aux coexistences du sensible. C’est une idée sur laquelle j’ai beaucoup insisté tout au long de la construction du film et que nous avons tenue avec l’équipe jusqu’à la fin de la post￾production, et au montage son avec Élisabeth Paquotte, au mixage avec Christophe Vingtrinier et à l’étalonnage avec Lucie Bruneteau. En ce sens, si nous nous tenons près des affects, nous sommes volontairement à distance du film militant et très loin de tout didactisme.

 

SOULÈVEMENTS parcourt un peu toute la France, d’un territoire et d’une lutte à l’autre…

 

La géographie est une des entrées du film. Qu’elle soit intime ou collective, c’est un voyage au long cours par bassin versant dans une géographie méconnue de la grande diversité des luttes portées par les Soulèvements.

 

Hélas, parce que nous voulions que ce film circule vite – moins de 18 mois séparent le développement de la fin de la post-prod –, pour des raisons de calendrier et de financement, je n’ai malheureusement pas pu montrer ce qui se passe en ville ou en zone périurbaine. Tout juste est-ce évoqué. Ce point fera l’objet de notre prochain film qui souhaite faire joyeusement pont entre les jeunesses – notamment racisées – des quartiers populaires et celles rurales avec nos ami·es du collectif Destins Liés, un de nos actuels et salutaires partenaires.

 

Si j’ai voulu ce film, c’est aussi pour dresser et déployer cette topographie, non vue et non sue, de savoir-faire et de luttes à la fois éloignés géographiquement et politiquement proches, pour donner un peu à voir et à penser de l’ampleur et des puissances du maillage que tisse d’un coin à l’autre du pays ce mouvement.

 

Puisque nous venons de l’évoquer, il nous faudrait dire un mot des difficultés à financer ce film, et saluer tout particulièrement ici les efforts et le travail de Lucie Corman qui, via La Bande Passante, a su impulser le projet en apportant et levant des fonds privés, ceux de Julie Paratian et de toute l’équipe de Sister qui ont à nos côtés assuré la levée de fonds publics ainsi que la production déléguée du film, mais aussi ceux de Sarah Chazelle et Étienne Ollagnier et des équipes de Jour2fête qui en plus d’assurer la distribution, sont montés en coproduction. Il nous a fallu réunir toutes ces forces – adossées à celle du service public avec l’arrivée, dont nous nous réjouissons, de France Télévisions Cinéma – tant il est peu dire qu’il est difficile de financer, aujourd’hui, ces films qui font le pari de faire cinéma à partir du temps long de la pensée.

 

Dans un contexte où le paysage audio-visuel privé est aux mains des puissances financières qui ne peuvent plus cacher leurs complexions réactionnaires, il semble, par causalité ou réflexe « inconscient » d’auto-censure, plus facile pour les commissions publiques où siègent nos pairs, de financer et d’abonder du côté des approches cinématographiques purement formelles et vidées de toute puissance politique et qu’à l’inverse, il leur est beaucoup plus difficile de venir soutenir publiquement un cinéma qui explore par le sensible la complexité de l’engagement des corps et de la pensée. Tout dans la misère de notre temps nous fait pourtant dire qu’il est urgent que ces approches qui conjuguent le sens et le commun soient libérées auprès du plus grand nombre.

 

Nombre de vos intervenants sont des femmes. C’est notamment le cas de la première qui, au cours de l’entretien, parle de son amour de la découpe et de « l’art de la boucherie ». N’y a-t-il pas de votre part un peu de provocation à ouvrir avec de tels propos ?

 

Provocation, je ne sais pas, mais désir de contre-pied assurément. La place des femmes est très importante dans le mouvement qui est lui-même mis au travail par les perspectives féministes et queers. Il est logique que le film reflète cette centralité. Les Soulèvements de la Terre est un mouvement très large, aussi bien d’un point de vue sociologique, politique que militant. Il faudrait parler d’un mouvement polymorphe en permanente réinvention. Tout en étant jeune par son histoire et par ses membres, il est aussi intergénérationnel et charrie une histoire des luttes tout autant immémoriale qu’internationale. Il y a au moins trois générations qui cohabitent, de 20, ou moins, à 80 ans. La richesse de cette composition est une de leur plus belle force.

 

La séquence à laquelle vous faites référence, est l’une des toutes premières tournées. Pour toute l’équipe, c’était un moment très fort. Nous tenions avec Gilles Volta, notre monteur et ami substantiel, à ouvrir, en préambule du film, sur l’évocation de l’arrestation par la police anti-terroriste, façon pour nous de coller à la source du projet au printemps 23 et à une certaine « saisie » du spectateur. Suit après une série de contre-pieds où l’on apprend coup sur coup qu’après ses études, cette personne a travaillé dans des ministères, puis se réinvente en se formant de ferme en ferme à travers le pays pour devenir fromagère, rencontre la vie en collectif, avant de devenir éleveuse tout en luttant sur son territoire et va in fine pratiquer « l’art de la boucherie » pour s’occuper au mieux de ses bêtes jusqu’au bout de leur existence. Certaines personnes y verront peut-être une provocation mais je vous assure que l’ensemble de ses gestes vivriers répond à une éthique de la relation tenue par la qualité de l’affection que cette personne porte à ses animaux. Ce qui nous intéressait dans ce parcours c’était de  montrer la force désarmante avec laquelle ces personnes  réussissent à infléchir leur trajectoire de vie en se mêlant  à d’autres existences et comment, une fois enchâssées  dans des territoires, celles-ci rayonnent et sont porteuses  d’avenir désirable.

 

L’étonnement est en effet au cœur de votre film, et c’est d’abord l’étonnement éprouvé par vos « acteurs » eux-mêmes : jamais ils n’auraient prédit qu’ils se retrouveraient un jour où ils sont désormais.

 

Cet étonnement vient à la fois de la trajectoire qui les a menés où ils sont et des puissances à se réinventer dont ils continuent de faire preuve. Cette réinvention est un aspect important, un sillon qui parcours tout le film. Un mot en contrepoint doit être employé ici : assignation. Si ces personnes ont connu à un moment de leur existence l’assignation à une place, elles l’ont toutes refusée et ont cherché à s’en émanciper. Il ne s’agit pas là d’un geste spontané mais d’une expérience intime et politique, d’un travail et d’une réflexivité sur le temps long.

 

De quoi parle-t-on, au fond, dans SOULÈVEMENTS ? 

 

De se réinventer, d’expérimenter d’autres rapports à soi, à l’autre, au collectif, au territoire et au vivant et, par-delà, de bâtir au présent des mondes qui passent par des modes d’habiter et des vies autres. Au cœur du film, il y a la capacité à s’affecter autrement dans les territoires qu’on habite. Et de puiser dans ces expériences et connaissances fines la force nécessaire pour lutter.

 

C’est fort de ces puissances d’agir que le mouvement peut s’opposer résolument aux empires logistiques et capitalistes à la voracité destructrice qui n’en finissent pas de ruiner et démembrer l’ensemble du vivant ; mais aussi qu’il travaille, aujourd’hui, à la constitution d’un nécessaire soulèvement antifasciste – entendu que le déchaînement de ces idées mortifères est déjà partout au travail, et en premier lieu, dans les plus hautes sphères du pouvoir en place.

 

Je tenais vraiment à ce que le film donne non seulement à entendre, mais à faire ressentir, à faire éprouver cette série manifeste de qualités inhérentes à ce mouvement.

 

Et les premiers retours que nous avons des spectatrices et spectateurs semblent assez unanimes sur la force et la joie qu’elles et ils puisent dans la rencontre avec ce mouvement.

 

Quand on lutte, c’est en vue d’un avenir meilleur. Mais ce que votre film montre aussi, c’est combien cet avenir se réalise déjà, dans la lutte elle-même, à travers des savoir-faire, des artisanats…

 

Je reste impressionné par la très grande finesse du maillage de ce réseau de solidarités que tous ces personnes sont parvenues à constituer. Les gestes sont innombrables. Il faudrait évoquer plus largement la façon dont les savoir faire essaiment d’un territoire à l’autre. Telle découverte d’un·e naturaliste peut se retrouver dépliée à des centaines de kilomètres de là : l’une des scènes finales le montre bien, avec les cerfs-volants chargés de glaise et de lentille d’eau…

 

En commençant à travailler sur ce film, je ne pouvais soupçonner l’existence d’une telle prise en charge en profondeur de la subsistance à travers ces innombrables zones territorialisées, tel un archipel d’îlots, d’autonomies matérielles et politiques : des Greniers aux Inter-cantines, en passant par les fermes solidaires et les réseaux de ravitaillement, des mutuelles de matériel à la mutualisation et l’auto-construction de l’outil, via l’Atelier paysan, ou des bâtis des maisonnées collectives, du prendre soin de soi, de l’autre – non-humain compté –, et y compris d’un point de vue juridique… tout converge vers la constitution d’une réelle économie de résistance, en acte. Pensez que Les Soulèvements sont en capacité aujourd’hui de fournir cent mille repas en appui à une mobilisation. 

 

Bien sûr, les caisses de grève ont toujours existé, mais ce dont on parle ici est d’une tout autre ampleur. Il y a bien un déjà-là, mis en pratique et en partage. Un vivre et lutter inséparables. On peut aussi le formuler à la façon plus humoristique de la personne qui travaille aux Greniers pour qui un des buts dans la vie, explique-t-elle, est avec ses camarades « de donner envie aux gens de faire grève parce qu’ils savent qu’ils vont bien manger ! ». Une telle inventivité et une telle humanité forcent la reconnaissance et le respect. Et, espérons-le, créera du désir et donnera envie.

 

Propos recueillis par Emmanuel Burdeau, juillet 2025