Je suis né à Kharkiv, une ville qui fut brièvement la capitale de l’Ukraine lorsque dans les années 1920, le gouvernement soviétique décida de transférer le centre du pouvoir de Kiev à Kharkiv, plus loin des frontières de l’URSS, par crainte d’une attaque des ennemis du communisme. L’histoire montrera que ceux qui ont finalement porté atteinte aux frontières n’étaient pas ceux que l’on redoutait.
Vivant en France, je suis revenu en Ukraine au début d’une guerre que personne n’avait vue venir. D’abord pour tourner La Cacophonie du Donbass, puis Izolyatsia.
Izolyatsia a pour adresse le 3 rue De La Voie Lumineuse, à Donetsk. Pour les habitants de la ville, cet endroit était considéré comme maudit. Comme je l’ai appris plus tard, beaucoup évitaient cette rue, et lorsqu’ils étaient contraints d’y passer, ils baissaient les yeux, craignant les caméras de surveillance.
Personne ne voulait parler de ce qui inspirait la peur derrière les murs de l’ancienne usine de matériaux isolants, connue sous le nom d’Izolyatsia. En réalité, presque personne ne savait ce qui se passait à l’intérieur de ses bâtiments.
À l’époque soviétique, c’était une usine. Après l’effondrement de l’URSS, le site est devenu un centre d’art contemporain dont la réputation dépassait les frontières de l’Ukraine. Mais après sa prise de contrôle par des séparatistes prorusses, il fut transformé en camp de détention, plus précisément en centre de torture.
Aucune information sur ce qui se déroulait à l’intérieur d’Izolyatsia ne parvenait au monde extérieur. On disait que derrière les murs de cette ancienne usine s’ouvraient les portes de l’enfer. Pour ceux qui y étaient enfermés, la vie semblait s’arrêter dès le franchissement du portail. La tête recouverte d’un sac, les mains liées, battus par leurs geôliers, les détenus étaient conduits dans des cellules de torture. Leur seul crime était d’être considérés comme liés à l’Ukraine. Les prisonniers étaient accusés d’être des espions ukrainiens et torturés afin d’obtenir des aveux sur leurs prétendues activités criminelles. Une fois entrés dans cette prison, les droits humains disparaissaient, laissant place à une violence exercée en toute impunité.
Il est encore impossible de savoir combien de personnes sont passées par ce centre de torture. Nous ne connaîtrons peut-être jamais l’identité de ceux dont les restes ont été jetés au fond d’un puits de l’usine. Les anciens détenus racontent ce qui s’est passé à Izolyatsia afin que la mémoire de ces crimes ne disparaisse pas et qu’ils ne restent pas impunis.
Igor Minaev