Ici, l’Arabe porte désormais un nom : Moussa, qui fait écho à Meursault. Puisque Moussa est mort depuis 50 ans, Haroun son frère, un vieux monsieur nourri d’alcool, parle et confie à un journaliste rencontré dans un bar d’Oran (Le Titanic) le récit du jour du meurtre ainsi que l’histoire de sa destinée personnelle et de celle de sa mère, M’ma, les survivants du crime.
Le journaliste écoute Haroun, prend des notes, doute du témoignage, au final pense en tirer un roman. Mais en réalité, un livre peut-il être une fin heureuse pour l’histoire ? Écrire et filmer une fiction à partir d’une autre fiction, elle-même nourrie par le vécu de Kamel Daoud au moment où il écrit son premier roman, appelé à devenir un succès : c’est cette mise en abyme qui m’a intéressée. Issu du documentaire, j’ai toujours puisé dans un réel proche, intime, au sein d’une société à laquelle j’appartiens. Aujourd’hui, je ressens le besoin de déplacer ce regard vers la fiction, d’en explorer les possibles tout en demeurant ancré dans cette matière du réel. C’est sans doute l’expérience de la guerre civile et de cette lente descente aux enfers qui m’a conduit à me consacrer au cinéma documentaire. Une nécessité, pour moi comme pour les spectateurs.
Les longues conversations avec mon père psychiatre m’ont peut-être permis de mieux observer et d’appréhender la coexistence au sein de l’âme humaine, du goût du pouvoir (Le grand jeu, Algérie(s)), de la capacité à pardonner (la femme de ménage dans La Chine), de l’intérêt pour les choses sacrées (les malades dans Aliénations), comme pour les choses les plus banales, de l’amour comme de la haine. Ce qui me pousse à faire des films, c’est cette volonté de comprendre notre monde intérieur qui ne peut-être formulée rationnellement.
Comme le dit Kamel Daoud : « Cette histoire devrait être réécrite, dans la même langue, mais de droite à gauche. C’est-àdire en commençant par le corps encore vivant, les ruelles qui l’ont mené à sa fin, le prénom de « l’Arabe », et jusqu’à sa rencontre avec la balle. Pas le contraire. C’est immoral de raconter l’histoire d’un meurtre avec cinquante-six passages pour la balle, le doigt et l’idée qui les a animés, et ne dire qu’une seule phrase pour le mort qui doit plier bagage après sa figuration au prix de son dernier souffle. »