Quelles sont les origines du projet ?
Au départ, il y a un documentaire que j’ai tourné en 2001, sorti en 2005, intitulé La Troisième Vie, le portrait d’une détenue dans une prison près de Madrid, qu’une amie journaliste en Espagne avait rencontrée et m’avait suggéré de filmer, alors je suis partie avec une caméra pour l’interviewer, la rencontrer et observer sa vie en prison, avec l’idée de la retrouver quelques mois après sa sortie, mais nous n’en avons malheureusement pas eu l’occasion, car nous n’avions plus de nouvelles et avons découvert des mois plus tard qu’elle avait été retrouvée morte sous un pont dans des conditions jamais vraiment élucidées, impliquant probablement un homme et une rechute dans la drogue, et le film s’est terminé de manière assez brutale, ce qui, pour moi, au-delà du choc émotionnel, a laissé comme une histoire qui n’avait pas pu être racontée.
C’est une vie brisée et l’impossibilité de recommencer à zéro. Est-ce que CAP FAREWELL était un peu une façon de réparer par la fiction cet espoir brisé ?
En ce moment, en tant que cinéaste, je me sens humain, et je veux démontrer une forme de force, d’espoir : Toni, mon héroïne, représente une autre histoire qui s’écrit pour cette femme, car je savais qu’elle avait une petite-fille élevée par sa grand-mère et qu’elle appréhendait beaucoup l’idée de les retrouver, ce qui était un grand enjeu pour elle à l’orée de sa sortie, et je suis partie de cette idée, même si le contexte a changé et que la fiction a repris ses droits ; la question qui taraude Toni, c’est : vais-je retrouver ma place dans ce trio ?
Sachant que sa propre mère est très méfiante dès le départ, peut-être même n’a-t-elle pas tellement envie qu’elle revienne, et peut-être que dans cette relation avec sa petite-fille, elle répare aussi quelque chose de sa propre histoire avec sa fille, alors comment faire pour retrouver sa place, faire de ce duo qui a su faire face à l’adversité un trio ? Dans mon film, tout cela est encore compliqué par le retour pas forcément désiré de son amour de jeunesse, le père de sa fille, Max, qui est encore impliqué dans de mauvais plans, même plus qu’avant, et Toni va devoir s’affranchir de lui, de ce monde-là, pour retrouver sa place en tant que femme et mère responsable.
Qu’est-ce qui a inspiré votre écriture, nourri votre envie de cinéma de genre ?
Il y a un film qui m’a énormément marquée dans ma jeunesse, c’est The Yards de James Gray, là aussi l’histoire d’une réinsertion sur le fil, où chaque acte que le personnage pose peut être dangereux, et j’aime la tension que peut amener le genre, des films qui ont une couleur de film noir, mais qui cachent dans leur cœur un vrai drame familial ; James Gray dit d’ailleurs que le film de genre permet de raconter une histoire très personnelle, mais dans un cadre qui l’élargit pour toucher le public, et c’est ce que j’ai essayé de faire dans ce film, sachant que mes films précédents étaient plutôt contemplatifs, car j’avais envie d’un personnage marqué, de grosses tensions, et d’action, de trouver une liberté dans la forme, tout en sachant qu’il y aurait sûrement un dénominateur commun avec ce que j’avais fait avant.
Qu’est-ce qui caractérise Toni ?
Elle est entrée très jeune en prison, et quand elle sort, si le monde et les gens autour d’elle ont changé, elle n’a pas tellement bougé… Exactement, l’une des choses qui m’a attirée chez l’actrice principale de mon film, Noée Abita, c’est qu’elle a justement ce côté femme-enfant, cette énergie adolescente en elle, elle a encore un côté très jeune fille, une voix un peu aiguë, et j’aimais bien cette ambiguïté.
Son objectif premier, c’est de renouer le lien avec sa fille, retrouver sa place de mère, mais dans le même temps, elle a un côté irresponsable, encore envie de faire la fête, envie de retrouver son amour, et elle se prend assez vite une grosse claque, à partir de laquelle elle va peu à peu prendre conscience de ses responsabilités, et des actes qu’elle doit poser pour arriver à ses fins.
Toni est un personnage féminin atypique, à cet égard
J’ai rencontré beaucoup de personnes qui travaillent dans le milieu carcéral, des avocats pénalistes qui voient des Toni tous les jours, qui racontent que ces trajectoires de réinsertion sont vraiment en dents de scie, qu’il faut faire face à des impulsions destructrices, autant d’obstacles sur le chemin de la stabilité recherchée ; Toni tâtonne, cherche, est confrontée à ses propres erreurs, et c’est face au danger que son instinct le plus profond va lui donner la force de prendre les risques qui lui permettront d’avancer, c’est là aussi que le côté film noir prend le dessus, une vraie satisfaction en tant que réalisatrice de pouvoir résoudre cette histoire d’une façon un peu musclée. Toni, c’est un personnage rebelle, elle aime la mécanique, rouler à moto, elle sait tenir un flingue, et j’ai vu récemment un documentaire sur les 30 ans, bientôt 35 d’ailleurs, de Thelma et Louise, et j’ai eu l’impression que Toni leur ressemble.
Toni fait face à des obstacles extérieurs, mais elle a aussi des empêchements intérieurs :
oui, elle est parcourue de tellement de contradictions qu’elle finit par s’empêcher elle-même, elle est un frein à sa propre évolution, et finalement, ce sont les obstacles extérieurs qui vont l’obliger à prendre les choses en main et à s’affranchir de ce qui la retient, car quand elle retrouve sa fille, elle se conduit plus comme une grande sœur qui n’a aucune idée de la façon dont on gère une enfant.
Toni s’inscrit aussi dans une généalogie de femmes
Il fallait que toutes les trois puissent exister, qu’elles aient chacune leurs affects, leurs enjeux propres ; le personnage de Betty, la grand-mère, nous a beaucoup questionnés à l’écriture, il y avait un équilibre délicat à trouver dans son côté froid et rigide à l’égard de Toni, et il était important pour moi de montrer que la maternité n’est pas qu’un long fleuve tranquille, qu’il y a des méandres, des chutes, des accidents, je voulais m’éloigner, avec mes co-scénaristes, d’une image aseptisée et un peu lisse de la mère, je lui voulais des aspérités, une part d’ombre aussi ; il faut dire que le processus d’écriture du film a été très long, et j’ai l’impression que quand nous avons commencé à le défendre, notamment auprès des commissions de soutien, peut-être que les gens n’étaient pas prêts pour ce type de personnage féminin.
On nous a beaucoup interrogés à ce sujet, mais aujourd’hui le personnage existe dans sa vérité, porté par sa magnifique interprète, Pascale Bussières ; il faut dire que Betty est mise en danger par le retour de sa fille, elle a peur de perdre ce qu’elle a de plus précieux, cette enfant qu’elle élève depuis sa naissance, et Toni comme Betty ont peur de l’avenir, elles ont besoin d’être honnêtes l’une envers l’autre, de partager leurs craintes pour pouvoir avancer, et se faire confiance.
Comment avez-vous abordé l’écriture de la partie intrigue policière, les scènes d’action ?
Bizarrement, c’est ce qui a été le plus simple à écrire : quand on fait du cinéma de genre comme celui-là, on peut se permettre des personnages plus archétypaux, recourir à certains clichés pour accélérer le récit, on travaille à partir de références communes avec le public aussi, et j’ai adoré écrire le personnage de « mafieux » d’Olivier Gourmet par exemple, surtout quand un acteur de sa trempe s’en empare, ça lui donne d’emblée une autre épaisseur.
Et au niveau de la mise en scène ?
C’est un film que j’ai eu beaucoup de plaisir à mettre en scène : c’était par exemple la première fois que je travaillais avec un cascadeur, le kiff ! On sent que tout le monde s’amuse sur le plateau, en même temps il y a une grande concentration, et les acteurs adorent ça aussi, être engagés physiquement.
Toni évolue au sein d’une constellation de femmes, mais une vraie attention est portée à Max, pouvez-vous parler un peu de lui ?
C’était un personnage complexe à aborder, tout l’enjeu était d’arriver à le faire aimer alors qu’il se plante spectaculairement, il ne fait pas les bons choix, c’est un peu une tête à claques, mais l’interprétation de Matteo Simoni lui amène énormément de profondeur ; on a quand même aussi envie que ça marche pour Max et Toni, même si on sait que ce n’est pas bon pour elle, car Toni, au départ, c’est une grande amoureuse, elle plonge dans ce petit monde criminel, jusqu’à porter le chapeau pour un délit qu’ils commettent ensemble, et Max représente l’éternel adolescent qui n’est pas entré dans l’âge adulte, même si on sent dans le fond que ce n’est pas un mauvais garçon, il a trouvé sa petite place au soleil sous les ordres de Frank.
Le film débute au pied d’un phare, que l’on retrouve à quelques moments clés du film.
Pour la petite histoire, au départ, dans le scénario, ce n’était pas un phare, c’était un bunker – on en avait d’ailleurs trouvé un très beau à Dunkerque, mais pour des raisons de production, on n’a pas pu y tourner – et puis un jour, alors que nous étions en repérages, mon assistant a proposé : pourquoi pas un phare ? On a regardé sur la carte, noté qu’il y en avait un à quelques kilomètres, et quand on l’a vu devant nous, c’était un moment magique ; j’adore ces moments où la contrainte devient une source de créativité, car visuellement, on était à l’opposé du bunker, et pourtant, ça faisait parfaitement sens, je me suis tout de suite approprié la façon dont ce phare ouvrait l’horizon, et élevait les personnages, car sa hauteur les confronte à leur peur aussi, notamment Toni et sa fille, l’une intrépide, l’autre sur la réserve, et puis il y a cette scène-clé qui rassemble Max, Toni et Anna en haut du phare, comme une petite famille, un moment d’espoir qui s’avère illusoire.
Quelles étaient les références esthétiques pour le projet ?
J’ai déjà parlé de James Gray, et en préparation, on s’est aussi référé au cinéma d’Andrea Arnold, American Honey et Fish Tank, ainsi qu’à Sailor et Lula de Lynch, ou encore Prisoners de Denis Villeneuve pour le côté film noir ; j’ai aussi changé de chef opérateur sur ce film – jusqu’ici j’avais travaillé avec Ruben Impens, une magnifique collaboration, mais pour CAP FAREWELL, j’ai retrouvé Hichame Alaouié, avec lequel j’avais déjà eu envie de travailler il y a très longtemps, et on s’est vite entendu, il a su donner corps à mes envies, un cinéma néo-classique où l’on soigne chaque plan tourné en scope, donc une largeur de cadre où l’on retrouve souvent plusieurs personnages et les dynamiques qui se jouent entre eux.
Qu’est-ce qui réside au cœur du film pour vous ?
En quelques mots, je dirais que c’est un film sur le lien intime qui unit trois générations de femmes – mère, fille et petite-fille – et comment ces liens évoluent, comment on fait pour dépasser ses propres peurs, ses propres fantômes, ses propres zones d’ombre, pour arriver à des liens plus apaisés, trouver le moyen de faire confiance à la relation, et prendre ou reprendre possession de sa propre vie.