LE BERGER ET LES OURS

Documentaire / États-Unis Royaume-Uni, France

Dans les Pyrénées françaises, la réintroduction d’ours dans une communauté pastorale ravive les tensions au sein d’un village de montagne. Certains sont pour la préservation d’autres découvrent leurs brebis tuées. Le film suit un berger vieillissant et un adolescent passionné par la nature et les animaux. Tous deux sont fascinés par ces ours et passent jours et nuits d’orage au cœur des massifs à les attendre, les épier, les surprendre.

Année

2025

RÉALISATION

Max KEEGAN

SCENARIO

Max KEEGAN

AVEC

-

FICHE TECHNIQUE

1h41 - Couleur - Dolby Digital 5.1

DATE DE SORTIE

15 JUILLET 2026

ENTRETIEN MAX KEEGAN

Par quels hasards est né ce film réalisé en Ariège par un cinéaste britannique ?

 

Il n’y a eu aucun hasard. J’étais venu exprès pour faire ce film. Il y a quelques années, j’avais passé deux mois dans une petite communauté écologique dans le sud-ouest de l’Angleterre. Je réalisais un court métrage sur ses membres qui y vivaient en totale autosuffisance alimentaire. J’y avais rencontré un monsieur ayant passé du temps dans les Pyrénées dans les années 80. Un type excentrique, philosophe, marxiste, faisant lui-même son fromage… il est le premier à m’avoir parlé de transhumance, ce qui a tout de suite éveillé ma curiosité. Dans le bus du retour, je me souviens avoir lu un article sur internet racontant une attaque d’ours ayant entraîné la mort de plus de deux cents brebis. 

 

À cette époque j’ignorais qu’il existait des ours dans les Pyrénées. En tant que citoyen, je suis traversé par de nombreuses inquiétudes écologiques. Le sujet m’a donc immédiatement intéressé. Sans savoir d’ailleurs si j’étais pour ou contre la réinstallation des ours dans leur habitat naturel. Je n’étais pas sans opinion, mais impossible de me prononcer de manière tranchée. J’ai beaucoup lu de choses sur le sujet et c’est ainsi qu’est née l’envie de réaliser un documentaire. Nous étions en 2017 et, à l’époque, je ne parlais pas un mot de français. Deux ans plus tard, toujours interpellé sur le sujet, j’ai croisé la route d’un ami qui parlait français et m’a proposé de m’accompagner en Ariège afin d’assurer la traduction. Je suis arrivé et suis tombé amoureux de cette région. J’ai arrêté tout ce que je faisais, ai décidé de m’installer sur place et d’apprendre la langue. Ce qui explique que longtemps j’ai eu un accent régional très prononcé (rires).

 

Qu’est-ce qui vous a principalement séduit ?

 

D’abord les gens. Et l’histoire de leur région qui reste toujours au cœur de leurs conversations. En particulier celles liées aux ours. Le sujet est omniprésent. Le slogan ‘non à l’ours’ est littéralement partout dans les rues. 

Au début les gens étaient réticents voire opposés, à en parler. On sent que le sujet est très sensible. Les oppositions sont radicales. On est soit contre, soit pour. Mais les langues se sont peu à peu déliées. Le déclic fut quand j’ai passé une nuit en compagnie de bergers et de leurs chèvres. Là j’ai définitivement su que je voulais faire un film sur eux et avec eux sur leurs conditions de vie.

Pourquoi avoir choisi la forme documentaire ?

J’aime l’immersion dans le réel qu’il autorise. J’aime le doc car il me permet, avant même l’histoire qu’il raconte, d’être au plus proche des gens. C’est presque un prétexte pour moi pour passer du temps avec eux de façon prolongée. Un article pour un journal ou une fiction n’autorisent pas ce temps long. Ce qui me passionne, c’est l’immersion. Passer du temps avec les personnes, dans leur cadre de vie. La caméra est pour moi le meilleur passeport du monde. 

 

Tout de même voir un Anglais débarquer avec sa caméra pour faire un film sur un sujet polémique, cela peut susciter des réticences ?

 

La plupart des gens qui viennent les rencontrer avec des caméras, ce sont des journalistes qui font souvent des images un peu biaisées, manipulées. Porteuses d’à priori sur les écologistes, les chasseurs, les éleveurs. Cela rend les gens méfiants et c’est normal… 

 

Mais le fait de ne pas être dans la même démarche a modifié les choses. Dès le départ, j’ai prévenu que nous resterions longtemps sur place. Un an, peut-être deux, afin de les connaître et ne pas caricaturer leur mode de vie et de pensée. Nous avons beaucoup transpiré pour avoir ces images (rires). 

 

Comment avez-vous rencontré celles et ceux qui figurent dans votre film ?

 

J’ai toujours eu envie que mon film ne soit pas une réflexion philosophique sur la place de l’ours. J’ai rencontré divers acteurs de cette histoire. Des responsables de la chambre d’agriculture, des pro- ours, les farouchement contre. Certains connus pour être contre l’ours, mais dont nous avons découverts qu’ils n’avaient que peu de rap￾ports concrets avec le problème. Autrement dit, des personnes payées pour alimenter le débat. Mais je voulais avant tout suivre des gens ayant une histoire personnelle avec cette situation. Cyril s’est imposé parce qu’avec lui allait se raconter un récit de passage à l’âge adulte. Un apprentissage de la vie vu à travers les yeux d’un adoles￾cent fasciné par l’ours. Lisa m’a intéressé car lorsque l’on pense à un berger, on ne se représente pas du tout une jeune fille comme elle. Et surtout aussi parce qu’elle ne prenant pas parti de manière tranchée et définitive. Elle est à contrecourant des avis extrêmes. Quand j’ai parlé du film à ma mère, sans rien connaître du tout, elle a pris le parti des pro-ours. Quant à mon père, c’était l’inverse. La preuve que sur ce sujet tout le monde a une réaction immédiate et émotionnelle. Une drôle d’expérience qui m’a poussé à chercher des ‘personnages’ moins radicaux et ancrés dans la réalité. Des gens pouvant susciter la sympathie et incarner sans forcer le trait les deux versants du débat. Par exemple, Yves n’est pas hostile à l’ours. Il y a même une photo de cet animal chez lui. Je n’avais pas d’idée préconçue en commençant le film. C’était flou dans ma tête et je crois que c’est pour cela que j’ai cherché des ‘témoins’ qui m’aident avant tout à comprendre et évoluer. Je déteste ce monde moderne où il faut toujours avoir des réponses absolues. Je crois que deux vérités contraires peuvent cohabiter. En particulier ici.

 

Et le second Cyril ?

 

Nous étions un peu inquiets à l’idée de le rencontrer car le tournage n’était pas fini et s’il avait refusé d’être filmé, nous nous serions retrouvés dans une impasse. Mais il nous a acceptés très gentiment. Il raconte une autre manière de faire ce métier. Un autre rapport aux animaux. Lisa, née en Ariège, avait toujours eu ce contact à la nature. Concernant ce second Cyril, chanteur de métier, c’était une découverte absolue, un radical changement de vie. 

 

Le film s’ouvre et se conclut sur une transhumance. Il y a un côté conte réaliste ancré sur le cycle de la vie… comme un squelette de dramaturgie.

 

L’idée initiale était de filmer sur un an pour suivre les saisons. Mais au final nous sommes restes deux ans donc l’idée a été abandonnée. Mais oui je souhaitais une forme voulue de narration. Le tout premier fil, c’est raconter la fin d’une vie professionnelle et le début d’une autre qui est celle du second Cyril. Celui qui reprend la bergerie après le départ de Lisa.

 

Le film évoque aussi la dimension politique de la réimplantation de l’ours…

 

Pas question de faire l’impasse sur cette dimension. Sans tomber pour autant dans la polémique. Mais il était important pour moi de faire comprendre qu’il y a des personnes qui gagnent leur vie autour de cette problématique. Être élu en Ariège signifie que l’on s’est prononcé de manière tranchée sur le sujet de l’ours. Le paradoxe c’est que celles et ceux qui vivent cette question au quotidien ne font pas de politique. Par exemple, Yves ou Cyril n’en parlent jamais. En revanche certains habitants de la région ont le sentiment que cette décision a été prise à Paris et à Bruxelles. 

 

Cette fameuse globalisation. Des personnes connaissant peu le sujet mais imposant leur point de vue à ceux qui vivent sur place. C’est pour cela que j’ai choisi de ne pas beaucoup montrer l’ours dans le film. Car selon moi cela dépasse le simple fait de relâcher un animal sauvage dans la nature. C’est bien plus grand que cela. C’est une manière de symboliser un pouvoir lointain et filmer ses répercussions sur le local. Je crois que ce qui m’a le plus impressionné c’est quand j’ai découvert que le prix de l’agneau produit en Ariège était trois fois plus cher que celui importé de Nouvelle Zélande. Et encore, ce rapport de prix ne tient pas compte des subventions qui modulent le prix de la viande locale. Sinon le rapport est de six fois plus onéreux. Les éleveurs ne gagnent pas leur vie. Et d’ailleurs ils ne le font presque plus pour des raisons financières. 

Leur salaire est modeste. Et ils ont le sentiment de ne pas être valorisés par la France et par les métropolitains qui décident pour eux. Ils font ce métier parce qu’ils l’aiment. Parce qu’ils aiment cette culture, cette tradition, ce style de vie…

Nous avons évoqué cette approche immersive et de confiance, à l’encontre des techniques journalistiques, qui sous tend votre film. Mais il y a aussi une dimension esthétique très marquée. Vous filmez en scope… format du western, des horizons et des rivalités de territoires…

 

Parler de western est particulièrement pertinent car c’était vraiment notre premier axe de réflexion. Faire un film d’ouest sauvage mais tourné dans le sud de la France. Nous l’avons pensé comme une fiction. Nous avons donc tourné en 1.85 qui est déjà dur à gérer en fiction mais encore plus compliqué en documentaire. Ce n’est pas seulement un caprice artistique. J’ai la conviction que ce format pousse à être encore plus attentif à ce qui se passe sur l’écran. Le cadre n’est plus simplement focalisé sur l’action mais également sur tout ce qui se passe autour d’elle. Le travail sur la lumière allait aussi dans ce sens.Ne surtout pas tomber dans la photo sèche et abrupte que l’on retrouve souvent dans les documentaires. Nous voulions revendiquer une stylisation. Qui flirte parfois avec le surréaliste et le fantastique… Qui reflètent la peur et les expériences que nous avons éprouvées sur place. Quelque chose d’émotionnel et un peu mystique. 

 

L’Ariège est une terre de fantasmes. Il existe une mythologie qui est particulièrement forte. Je ne sais pas si c’est dans l’eau, dans la brume… mais il y a un côté surnaturel et inquiétant. J’ai voulu conserver dans le film ces peurs inexplicables qui vous saisissent parfois et essayer de faire que le public les éprouve à travers des images un peu floues, un peu mystérieuses, pas vraiment narratives, mais sensorielles, presque expérimentales. 

Quels étaient les autres enjeux de la mise en scène ?

 

Tout au long des prises de vue, nous recensions les informations recueillies durant la journée, les détails techniques et surtout ce qui s’était déroulé sur le plan émotionnel avec nos personnages. La santé d’Yves, les doutes de Lisa… il a fallu réduire et nous nous sommes retrouvés avec 500 heures de rush à partir desquels j’ai commencé à concevoir le film, son récit. Avec les alternances entre plans larges et plans serrés, l’humour, le surnaturel, l’histoire de cette région et les expériences de vie… puis j’ai abandonné le film aux mains des monteurs. Je ne voulais imposer aucune vision. Et le film que vous voyez aujourd’hui est celui qui avait envie d’exister.

 

Le montage respire le temps qui passe. C’est une notion qui structure votre film… qui dit le rythme de cette région, sa pulsation particulière…

 

Être en montagne, travailler sur le film jour après jour… c’est déjà une manière d’expérimenter le temps qui passe de manière totalement différente. Pas de réseau déjà donc pas de coups d’œil furtifs au portable. Le cerveau est entièrement occupé par l’instant présent… Cela se joue obligatoirement sur le temps long. Chaque déplacement demande au moins une heure. 

 

Il faut apprendre à vivre avec une certaine lenteur. Toutes nos habitudes sont modifiées. Enfin, je ne voulais pas tomber dans le travers de ces films hyper dramatisés pour plateformes où le rythme du montage ne donne pas le droit à la réflexion. Je voulais laisser au plan le temps de trouver sa bonne durée, un rythme qui soit celui éprouvé dans les montagnes. Je pense que la tension vient ici de cette sensation de ralenti. De cette lenteur.

 

Le son est particulièrement important dans ce film car il donne à scruter une nature dans sa réalité et sa complexité…

 

Lorsque je suis arrivé l’une des premières fois chez Yves, je me suis aperçu qu’il était toujours à l’affût du moindre bruit. Il connaît le son de chaque cloche – cloches qui existaient déjà du temps de son arrière-grand-père – et il sait exactement quel mouton la porte. 

 

Cela lui permet de surveiller son troupeau non pas à l’œil, mais à l’écoute. Il devine le moindre souci, le moindre danger rien qu’en tendant l’oreille. Il est à l’affût et, en cas de doute, il tourne les talons, vous laisse en plan et sort pour voir ce qui se passe. C’est une expérience saisissante que j’ai voulu partager avec les spectateurs. 

 

Un mot sur la musique…

 

Dans un documentaire, il existe plusieurs outils pour travailler le narratif. On peut avoir recours à une voix-off, faire des interviews, utiliser des archives. Nous n’étions pas du tout dans cette démarche. Nous avions très peu d’outils pour caractériser les émotions des gens. Donc l’idée d’une musique narratrice s’est imposée. Mais il fallait qu’elle soit sensible, qu’elle ne donne pas l’impression d’être plaquée. Et j’avais envie de travailler avec un compositeur avant la phase de montage. J’ai décidé de travailler avec Amine Bouhafa après seulement trois mois passés dans les montagnes. Ensemble, nous avons commencé par faire un casting d’instruments. Par exemple, concernant Yves nous avons choisi une clarinette contrebasse, un instrument très rare qui ne se trouve pas partout en France. Comme Amine était à distance, je lui parlais d’Yves, de l’âme de la montagne, des expériences traversées par toutes et tous, ainsi que de la fonction dramatique de chaque séquence. 

 

Avez-vous montré le film aux villageois ?

 

Dès le début j’avais dit à chacune et chacun qu’une fois le film achevé, je leur montrerai individuellement. Je ne voulais pas d’une projection collective où personne ne dit tout à fait ce qu’il pense. Je suis donc allé chez Yves, chez Lisa et chez les deux Cyril. Yves n’a rien dit. Il a quitté la pièce, est descendu dans sa cave et est remonté avec un jambon. J’ai pris cela comme une validation. Lisa, qui avait abandonné le métier, a beaucoup pleuré.

BIOGRAPHIE DU RÉALISATEUR

Réalisateur, scénariste, producteur, Max est un cinéaste anglo-irlandais originaire du Sussex de l’Ouest. Son premier long métrage documentaire, LE BERGER ET LES OURS, bénéficie du soutien de Sundance Catalyst et d’Impact Partners, ainsi que du parrainage de Canon et Sigma. Pour réaliser ce film, Max a appris le français en partant de zéro et a passé trois ans en France.