Ancré dans les Quartiers Nord de Marseille depuis 1992, le McDonald’s de Saint-Barthélemy incarne plus de vingt ans de luttes syndicales menées par Kamel Guemari et ses collègues, mais c’est durant l’année 2021, après la liquidation judiciaire et en pleine crise sanitaire, que l’espace renommé « L’Après M » devient le théâtre d’une expérimentation sociale inédite où les doutes, les débats et les tâtonnements quotidiens constituent le terreau fertile d’une construction politique qui s’écrit en marchant. Ce documentaire intime, tourné sur une année entière, suit le parcours de Kamel Guemari—le dernier employé restant qui n’a pas reçu de salaire depuis deux ans—et une coalition diverse d’activistes, de bénévoles et de résidents du quartier qui créent un système parallèle en marge des institutions.
Ce qui commence comme une réponse d’urgence à la faim évolue en un profond défi au pouvoir des multinationales et une réinvention de la propriété collective. En cette année 2021 qui s’avère cruciale et alors que le collectif distribue plus de 2000 colis alimentaires par semaine et sert des centaines de repas aux personnes sans domicile fixe, ils développent simultanément des plans ambitieux pour récupérer définitivement l’espace grâce à un modèle d’entreprise coopératif où 50 000 membres de la communauté achèteraient collectivement la propriété pour 1,25 million d’euros. « Laissez nous les clés » capture des moments décisifs de cette lutte : des réunions stratégiques tendues, des rassemblements joyeux, l’annonce inattendue du maire de Marseille d’acheter la propriété, la résistance de McDonald’s, et la détermination inébranlable de personnes ordinaires à transformer un symbole de la mondialisation en un phare de solidarité et d’entraide.
Sans idéaliser le processus, le film montre comment les désaccords, les contradictions et les questionnements collectifs nourrissent l’organisation démocratique du lieu, révélant la complexité réelle d’une autogestion qui doit s’inventer au quotidien, entre urgence sociale immédiate et projet politique de long terme. Grâce à un accès sans filtre à cette occupation, le film révèle comment les habitants des quartiers populaires affirment leur puissance d’agir pour créer quelque chose de radicalement différent : un espace d’entraide concrète où ceux qui reçoivent de l’aide deviennent ceux qui donnent, où les espaces abandonnés deviennent des jardins de possibilités, et où le rêve de la propriété collective défie l’inévitabilité du capitalisme. Plus qu’un simple documentaire sur une lutte locale, « Laissez nous les clés » offre un portrait opportun de l’émancipation collective et des formes d’économie populaire à une époque de violences économiques et d’emprise des multinationales. C’est à la fois un témoignage de la puissance d’agir collective et un modèle pour repenser notre relation avec le pouvoir des entreprises, les systèmes alimentaires et les uns avec les autres.