LA BALEINE ET LE MUSICIEN

Documentaire / France

Après avoir découvert que sa musique semble mystérieusement attirer les cétacés, le compositeur Rone embarque pour une expérience singulière : tenter d’établir un dialogue musical en pleine mer avec une baleine à bosse. Lui répondra-t-elle ?

Année

2025

RÉALISATION

Valentin PAOLI

SCENARIO

Valentin PAOLI

AVEC

RONE

FICHE TECHNIQUE

1h23 - Couleur - Dolby Digital 5.1

DATE DE SORTIE

17 JUIN 2026

ENTRETIEN

Comment est né ce projet de film ?

 

Valentin Paoli – Je rêvais depuis longtemps de faire un film sur les cétacés, c’est un monde animal qui me fascine. Tous les étés depuis mon enfance, je fais du bateau avec mon père en Méditerranée, entre la Corse et le continent. C’est un véritable sanctuaire pour ces espèces. Quand j’ai découvert ces vidéos où l’on voit différents marins raconter que la musique de Rone attirait des baleines et des dauphins, cela m’a immédiatement rendu très curieux : serait-on capable de franchir la barrière des espèces et de communiquer avec ces animaux grâce à la musique ? Avec mon producteur, Laurent Flahault, on s’est dit qu’il y avait là un angle et une formidable matière à creuser pour faire un film.

 

Rone – Lorsque Valentin m’a contacté, en 2023, ces vidéos circulaient déjà depuis quelques années. Au début, j’avais trouvé ça surprenant, drôle et touchant. Ça m’intriguait bien sûr, même si je dois dire que j’étais plutôt sceptique, j’avais du mal à y voir autre chose qu’une coïncidence. J’étais partagé entre l’envie d’en savoir plus et un doute devant le buzz que suscitait ces vidéos, qui se multipliaient sur les réseaux sociaux. L’idée que ça pouvait déranger ces baleines m’inquiétait. Et c’est précisément sur ce point que l’approche de Valentin m’a rassuré et convaincu, j’ai beaucoup aimé sa façon de parler du projet. Il m’a dit quelque chose qui m’a marqué : aujourd’hui, les baleines ne connaissent du monde humain que le bruit des moteurs et la pollution sonore. Mais qu’est-ce que ça donnerait si on essayait d’entrer en contact avec elles autrement, à travers de la musique ? En leur donnant à voir quelque chose de plus beau des sociétés humaines que le boucan d’un jet-ski ? Cette proposition d’un nouveau dialogue, plus sensible, j’ai trouvé ça magnifique. Ça m’a tout de suite plu et donné envie de partir dans cette aventure à ses côtés.

 

Valentin Paoli – On a tous vécu ce moment une fois dans sa vie, en voiture, à la campagne ou en forêt : soudain, on croise un renard ou une biche, et on échange un regard furtif, pendant une fraction de seconde, avec cet animal sauvage. Pour moi, il se joue quelque chose d’absolument magique dans cet instant-là. C’est cette émotion, cette pureté que j’avais envie de partager avec ce film.

 

Cette « rencontre inter-espèce » comme vous l’appelez n’est pas sans poser un certain nombre de questions éthiques, qui deviennent d’ailleurs l’un des enjeux du film. Il y a notamment cette scène dans laquelle l’équipe de scientifique semble interroger le sens de votre démarche, en rappelant toutes les activités vitales des baleines qui pourraient se voir ainsi menacées…

 

Valentin Paoli – Cette réflexion sur les conséquences d’une telle aventure, elle nous habite depuis le début. On sait que les baleines utilisent le son pour communiquer et parfois même pour voir, et qu’on peut déstabiliser tout leur mode de vie, qu’il s’agisse de logique de reproduction, de façons de chasser ou d’évoluer en groupe… Depuis quelques dizaines d’années, l’être humain perturbe un comportement animal qui se transmet de génération en génération, depuis des milliers d’années. 

 

On était parfaitement conscient de cette responsabilité, et on ne serait certainement pas parti en bateau si l’on avait eu le moindre doute sur l’éthique de notre projet. C’est pour ça que cette scène est essentielle dans le film, parce qu’elle en porte l’un des messages les plus importants : on n’est pas venu là pour faire n’importe quoi et balancer de la techno en mer et filmer des baleines !

 

Rone – Pour moi, c’était très rassurant de savoir qu’on allait être entouré de toute une équipe de scientifiques, avec des biologistes et des éthologues pour nous encadrer. Je me souviens très bien de la toute première visio qu’on a faite avec Olivier (Adam, bio-acousticien spécialiste des baleines). Quand j’ai senti son enthousiasme à la présentation du projet, je me suis dit « ouf, on va pouvoir faire ça dans des bonnes conditions ! ». Après, il nous a envoyé des tonnes et des tonnes de chants de baleine… Cet homme est génial, parce qu’au￾delà de tout son bagage scientifique, il apporte aussi une dimension un peu poétique et philosophique, je trouve. Quand je suis arrivé sur le bateau et que j’ai commencé à débarquer tout mon matos, avec mon synthétiseur modulaire et tout le reste, il m’a dit tout de suite : la première chose à faire, c’est écouter. Ecouter, écouter, écouter. Et au final, on a mis trois ou quatre jours avant d’envoyer la première note! Il faut dire aussi qu’on avait un protocole particulièrement strict, avec très peu de temps pour jouer de la musique, il ne fallait pas que ça dure plus de cinq minutes je crois…

 

Valentin Paoli – (il récite de tête) Pas plus de cinq minutes de jeu d’un coup, puis 30 minutes d’écoute pour voir si ça répond. Ça, on ne pouvait le faire qu’une fois le matin, une fois l’après￾midi. Et pas s’il y a une mère et son baleineau. Le protocole, honnêtement, il était carré de chez carré ! Et très contraignant pour toute l’équipe du tournage Rone – A notre tout premier café, Valentin m’avait ramené ce livre de Tom Mustill que j’ai depuis gardé, How to speak whale (traduit et publié en français sous le titre Comment parler baleine, éd. Albin Michel, 2023). On voyait que Valentin s’était beaucoup renseigné sur le sujet, il en parlait de manière tout à fait passionnante. Il m’a aussi fait découvrir ce disque des années 70 que je ne connaissais pas : Songs of the Humpback Whale de Roger Payne, avec les premiers chants de baleine à bosse enregistrés, et que j’ai écouté en boucle depuis. Je me suis très vite senti en confiance avec toute cette équipe, je savais qu’on ne ferait pas n’importe quoi !

 

Valentin Paoli – Depuis une vingtaine d’années, on a fait des progrès extraordinaires dans la compréhension des différentes langues des baleines. On sait par exemple qu’une baleine à bosse de la Réunion n’utilise pas les mêmes mots qu’une baleine à bosse d’Alaska ! Mais l’enjeu du film est ailleurs, l’idée n’était pas de dire qu’on a enfin craqué le code du langage des baleines, et qu’on sait maintenant leur parler. Je voulais plutôt raconter la poésie d’une rencontre avec le monde vivant, cette part de mystère qui l’entoure. C’est d’abord un film sur la place de l’homme face à ce monde sauvage, et sur une certaine façon d’être au monde qu’il me tenait à cœur de défendre.

 

De fait, ce film prend aussi un peu la forme d’un portrait d’artiste, à certains égards. Le choix de cette incarnation était-il pensé dès le départ, ou s’est-il imposé au fur et à mesure de l’aventure ?

 

Rone – Dans ma tête, au début, j’imaginais un peu plus d’images de baleines, tout de même ! (rire). Disons que Valentin m’a fait vivre l’une des plus belles expériences de ma vie, mais je ne suis pas forcément à l’aise avec l’idée de me voir autant à l’écran… 

 

Valentin Paoli – A un moment, Erwan (Castex, le nom civil de Rone) a cette phrase géniale où il dit que s’il fait de la musique électronique, c’est sûrement parce qu’il ne s’est jamais senti très à l’aise à l’oral. Et en fait, ça m’a beaucoup parlé, j’aurais certainement pu dire la même chose ! On est tous les deux assez timides, et je crois qu’au-delà de la seule rencontre avec les baleines, c’est aussi un film sur la communication, sur le fait d’aller vers l’autre qu’on a entrepris. Et tout au long du tournage, je me suis dit « quelle chance on a que ce soit Rone ! », parce qu’il parle très bien de tout ça, il y a quelque chose de très sincère et de très ouvert à ce sujet. Tout au long du développement du projet, on a beaucoup parlé de tendresse, c’est un mot qui nous a vraiment beaucoup guidé. Et je suis très fier de ce film aussi pour ça, parce qu’il me semble qu’il réhabilite cette notion de tendresse, qui est une très jolie façon d’être au monde !

 

Rone – Je partage complètement. Je crois que c’est ça qui m’a le plus touché dans la proposition de Valentin, cette démarche très douce à l’égard des baleines, cette idée d’une main tendue vers la nageoire. Il y a quelque chose de l’ordre du message de paix, d’une certaine façon. On n’était pas dans une recherche de performance. Et moi, cette proposition tombait à un moment un peu charnière de ma carrière, où je ressentais une forme de fatigue voire de doute, après une bonne dizaine d’années à enchaîner les tournées partout dans le monde. Cette rencontre avec Valentin m’a fait beaucoup de bien, au final. Cela m’a aidé à sortir un peu la tête de l’eau.

 

Valentin Paoli – Au bout du premier rendez-vous, je savais que ça le ferait avec Erwan, on a un peu le même tempérament, assez calme. Et tant mieux, parce que quand tu fais du bateau pendant quinze jours, vaut mieux savoir avec qui tu pars si tu ne veux pas avoir envie de jeter la personne par-dessus bord !

 

Le film suit un déroulé très chronologique, qui met également en avant les temps d’attente et de latence, sur le bateau. Comment avez-vous construit cette trame narrative ?

 

Valentin Paoli – Comme on était sur un projet documentaire, avec une thématique très particulière, j’aimais l’idée que le spectateur puisse suivre un fil logique, et assez chronologique, avec un premier acte qui installe les personnages, un deuxième qui marque le début de l’aventure et installe cette problématique éthique autour de la pollution sonore, puis un dernier avec ce climax de la tentative de rencontre avec les baleines.

 

Rone – Dans le film, il y a effectivement plus d’attente que de scènes d’action, au final. Mais je trouve que c’est l’une de ses forces, justement : il raconte que notre projet n’est pas une intrusion, mais une rencontre encadrée. En gros, c’est la baleine qui décide : si elle ne souhaite pas la rencontre, alors on se retire. Et le film montre très bien ça.

 

Valentin – La nature change complètement notre rapport au temps. Avant ce film, j’avais fait un court-métrage sur les loups, et j’avais passé deux semaines, planqué dans les bois cinq à six heures par jour avec ma caméra, avant que j’aperçoive quoique ce soit. C’est comme ça, cela peut être frustrant. Et moi, j’assume complètement ces deux ou trois scènes que l’on aurait pu raccourcir un peu pour apporter plus de rythme, mais qui racontent comment ça s’est vraiment passé, l’attente, la frustration, les échecs. Il y a eu plein de moments où on a envoyé des sons et où ça n’a pas marché. Et tant mieux, parce que si c’était arrivé 24h après notre arrivée à La Réunion, cela ne nous aurait pas non plus provoqué la même émotion. La joie est encore plus forte après l’attente. Et je voulais que ces scènes un peu longues participent à montrer qu’il y a de la beauté dans l’attente, dans la contemplation, dans le temps long. C’est aussi un message au spectateur : n’espérez pas sortir en mer et à voir débouler des baleines simplement parce que vous mettrez de la musique… Le monde sauvage ne fonctionne pas ainsi. Il ne s’agissait pas d’enjoliver l’expérience, en faisant croire que la musique d’Erwan attire les baleines et qu’on a percé leur langage secret !

 

Aviez-vous des sources d’inspiration particulière ou d’autres films en tête, à l’écriture de ce scénario ?

 

Valentin Paoli – J’en citerais deux, principalement : La Panthère des neiges, du photographe Vincent Munier, qui est précisément construit sur cette idée que la nature a sa propre temporalité, et qu’il faut apprendre à la respecter. Il y a bien quelques plans de panthères à la fin, mais le thème principal du film, c’est cette attente de la rencontre. J’avais cette même envie de montrer comment ça se passe vraiment, que ce n’est pas toujours facile, ni confortable. Parce que la vraie vie, c’est pas de la pub ! Et donc ces trois minutes, assis dans votre fauteuil, elles vous sembleront peut-être un peu longues, mais pour nous, elles ont parfois duré une semaine… D’ailleurs, c’est le monteur de La Panthère des neiges, Vincent Schmitt, qui a fait le montage de notre film, et j’ai beaucoup appris à ses côtés. Et puis, dans un tout autre registre, je pense aussi à Grizzly Man de Werner Herzog, avec l’histoire de ce fou qui décide d’aller vivre au milieu des ours, persuadé qu’il est leur ami, et dont on connaît la fin. C’est une fable qui en dit long sur une forme d’anthropocentrisme qui nous caractérise parfois dans nos rapports aux animaux. Moi, je suis un fanatique d’Herzog, c’est mon maître à penser. Et dans le documentaire, il distingue ce qu’il appelle la vérité comptable – autrement dit, ce qui est purement factuel – d’une vérité qu’il appelle « extatique », plus difficile à filmer par définition mais qui raconte quelque chose de bien plus profond sur l’expérience humaine. Et ce sont justement tous les artifices et les outils du cinéma qui nous permettent de s’en faire l’écho. 

 

Quid de la voix off de Rone, qui prononce un texte plutôt intimiste : s’agit-il ici d’une écriture à quatre mains ?

 

Rone – Non, à la base, c’est plutôt le texte de Valentin, mais il m’est arrivé de reformuler, au besoin, pour que je me l’approprie avec mes propres mots, que cela fasse moins récité. 

 

La proximité qui s’est créée entre nous a permis de travailler en toute confiance, et on s’est vite rendu compte qu’on se comprenait sur beaucoup de choses. Quand on dit que c’est un film sur l’écoute, cela vaut aussi pour notre façon d’avancer ensemble dans ce projet : on a constamment échangé, avant, pendant et après le tournage, avec Valentin. Au final, je me suis pas mal pris au jeu et j’étais très présent, jusqu’au montage également. Mais ce film reste vraiment le sien, sans que jamais je ne me sente trahi par le résultat final.

 

Valentin Paoli – Il y a eu beaucoup de ping-pong, en fait. Je suis arrivé avec une trame, et on a fini avec une « V27 » dans laquelle tout le monde se sentait à l’aise. Je me souviens qu’au dernier jour de mixage, on galérait sur deux petites phrases, je ne parvenais pas à trouver le juste ton, dans le bon timing. 

 

Erwan est arrivé, il a dit ‘‘sinon, on pourrait dire ça’’, et pouf, c’était réglé, c’était exactement ce qu’il fallait. L’essentiel, pour moi, c’était de ne pas tricher, que tout le monde se retrouve dans ce projet, qu’on soit fiers de l’avoir fait ensemble. On en revient à Herzog, encore une fois : les jeux d’écriture, parfois les petites mises en scène, ne doivent nous servir qu’à atteindre une sorte de vérité profonde. On ne dit pas qu’on a parlé aux baleines, ce n’est pas vrai. Par contre, comme c’est beau quand on essaye de communiquer en toute sincérité, avec des êtres aussi radicalement différents de nous. Cette émotion-là ne peut pas mentir.

 

C’est aussi un film dans lequel la musique tient, évidemment, une place déterminante et là, c’est bien vous qui composez, Rone !

 

Rone – Et là aussi, la caméra, c’était très angoissant pour moi… Le processus de création musicale, c’est quelque chose de très intime. Et moi, je garde un complexe lié au fait que je n’ai pas fait de solfège, je ne suis pas le genre de musiciens à improviser en live, je bidouille plutôt mes sons dans mon coin. J’ai fait beaucoup de recherches autour de ces chants de baleines, écouté beaucoup d’interventions d’Olivier Adam. Je me suis fait pas mal de nœuds au cerveau pendant les mois qui précédaient le tournage, sur les instruments que j’allais emmener sur le bateau, sur les sons que j’allais diffuser, sur la façon de composer avec la contrainte du protocole à respecter, etc. Au fond, ça me renvoyait à une grande question : qu’est￾ce que je veux dire et partager aux baleines ? Comme je suis un musicien uniquement instrumental, il y a eu cette idée fulgurante d’intégrer les voix de la Maîtrise de Radio France, dont je connaissais bien la directrice, Sofi Jeannin, avec qui j’avais déjà eu la chance de travailler. Je me disais que la rencontre de ces voix avec les baleines pouvait offrir quelque chose de bouleversant. Ça faisait comme une mise en abîme, d’un coup c’est moi qui me retrouvais en position d’organiser une rencontre. La session d’enregistrement dans les studios fut un grand moment, c’était génial de sentir l’enthousiasme de toutes ces jeunes filles à l’égard de notre projet.

 

Valentin Paoli – Comme ce film est aussi le portrait d’un artiste, il était essentiel de pouvoir suivre ce processus de composition musicale. Je voulais que le spectateur puisse avoir accès à cette magie de la création, comprendre comment cela naît. J’adore le film Amadeus de Milos Forman, mais il lui manque un peu cette dimension créative. Mozart était sûrement un génie de la musique, mais dans la vraie vie, personne ne compose en quelques secondes ! Et je trouve qu’il y a de la beauté dans cette construction lente, et méticuleuse, d’un morceau de musique. Et puis on a eu une équipe de montage son absolument extraordinaire, un grand chapeau à eux. Ils nous ont permis de pousser assez loin ce jeu permanent entre le diégétique et l’extra-diégétique. La musique accompagne le spectateur tout au long du film, de la tête d’Erwan jusque dans l’eau avec les baleines.

 

Et puis il y a ce morceau, Breathe In, avec la voix de Yael Naïm, qui offre l’un des moments les plus émouvants du film, avec les larmes d’Olivier Adam lorsqu’il l’écoute sur le bateau…

 

Rone – C’est le seul morceau du film qui pré-existait au film, puisqu’il est tiré d’un précédent album (Rone & Friends), réalisé pendant le covid avec plusieurs artistes différents. J’avais envoyé l’instru à Yael et elle avait enregistré sa voix dans sa salle de bain, je me souviens de la claque quand elle me l’avait renvoyé. 

 

Ce morceau a jailli instantanément quand je réfléchissais aux morceaux que j’avais envie de faire écouter aux baleines. Il me touche beaucoup, il y a une espèce de douceur, de tendresse, quelque chose de presque maternant. Valentin Paoli – Et puis, il y a truc dans la poésie des paroles, qui résonne parfaitement avec le film. C’est une chanson qui est devenue très importante dans ma vie, aujourd’hui. Je la réécoutais il y a quelques jours, et je revoyais l’émotion d’Olivier à bord du bateau. François Ray, le directeur photo du film, me disait que ce qu’on cherchait dans ce genre de film, c’était un instant de grâce. Et je crois que c’est ce qu’on a réussi à toucher avec ce moment-là, j’espère que les spectateurs arriveront à le ressentir à travers l’écran.

 

Rone – Pour moi, c’est devenu un morceau à part entière du film, je l’ai complètement intégré à mon travail de post-production sur la BO. Au final, ça va être un album très particulier, très intime, qui sera bien plus que la seule musique du film, j’ai aussi remis beaucoup de voix de la Maîtrise de Radio France, par exemple. Honnêtement, je suis très heureux du résultat.

 

Si ce film n’est donc pas un documentaire animalier, pas plus qu’il n’est un docu-fiction, qu’est-il vraiment, alors ? Comment le décririez-vous : une sorte de « road-movie » musical et écolo d’un genre nouveau ?

 

Rone – Je me suis pas mal posé cette question également, et pour moi, c’est une sorte de « fable documentaire ». En plus, La baleine et le musicien, ça sonne un peu La Fontaine ! Une fable qui raconte l’histoire d’une quête, sûrement naïve au départ, celle d’un musicien qui se demande si les baleines peuvent réagir à sa musique, et éventuellement s’il peut parvenir à établir un dialogue avec elles. Et en fait, cette quête va complètement changer de nature, au gré de l’expérience : très vite, il ne s’agit plus de savoir si ma musique peut attirer des baleines, mais de voir comment cette expérience me transforme. D’apprendre à écouter. Ecouter les baleines, écouter les scientifiques qui les étudient, écouter les silences.

 

Valentin Paoli – Et s’écouter soi-même, aussi. C’est le sens de cette citation de Goethe que tu partages dans le film : il faut se serrer fort contre soi-même pour aller vers les autres. C’est un message qui va bien au-delà des baleines, ça vaut pour toutes nos relations humaines. Je n’avais pas songé à cette notion de fable, mais j’y souscris complètement, car c’est un film qui se veut accessible au plus grand monde, avec de belles images, tout en portant de vraies réflexions sur le monde qui nous entoure. Mais on ne prétend pas faire avancer la science, ce n’est pas non plus une démonstration, je ne voulais pas d’un film prétentieux, moralisateur ou punitif, qui pointerait du doigt en disant ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Moi, ma conscience écologique est d’abord animée par l’émerveillement pour la nature, et si ce film est ainsi perçu, comme une invitation à mieux regarder le vivant qui nous entoure, alors j’en serai très heureux !

 

Rone – Cet émerveillement devant la part sauvage du monde, c’est ce que j’ai gagné de plus précieux dans cette aventure. Pour être honnête, avant que je rencontre Valentin, je n’avais pas tout à fait le même intérêt que lui pour les baleines – je trouvais ça chouette qu’elles existent, bien sûr, mais je ne m’étais jamais dit que j’irai spécialement les voir ! Or le grand bonheur de ce tournage, c’est d’avoir senti et éprouvé que je faisais partie d’un monde vivant bien plus vaste, qui nous échappe largement. Une baleine représente une forme de vie profondément différente – une « altérité radicale » comme l’appelle Baptiste Morizot. Avoir eu la chance de croiser leur regard, c’est vraiment une expérience bouleversante qu’il reste difficile à traduire avec des mots. Et c’est précisément là le rôle du cinéma et de la musique que de créer des résonances avec ces émotions.