Damien, pouvez-vous nous parler de MEMORY OF PRINCESS MUMBI ? De quel genre de film s’agit-il ?
MEMORY OF PRINCESS MUMBI est mon quatrième long-métrage. Il se déroule dans un Kenya futuriste et, même s’il traite d’un avenir hypothétique, il s’agit avant tout d’une histoire d’amour profondément émouvante. Nous avons tourné les scènes principales il y a presque deux ans, et nous avons consacré cette période à la post-production afin de façonner cet imaginaire d’Umata, une histoire du futur où les films générés par I.A. seraient incroyablement populaires dans les années 2030.
Ce film est très émouvant. Qu’est-ce qui vous a inspiré à l’écrire ?
En réalité, je ne l’ai pas écrit de manière traditionnelle. Ce film est improvisé, basé sur un brouillon créé peu après le décès de mon frère. Travailler dessus a été un moyen pour moi de surmonter sa disparition. Je me suis attaché à capturer ces petits instants d’humanité empreints de beauté, où je percevais une véritable forme de guérison. La réalisation de ce film a été profondément thérapeutique, une manière de canaliser mes émotions et de transformer quelque chose de douloureux en quelque chose de beau.
Vous dédiez ce film à votre frère. En quoi reflète-t-il votre relation ?
Le récit en lui-même ne parle pas directement de lui, mais le fondement émotionnel du film provient clairement de là. Il traite de la mémoire, de la manière dont nous choisissons de nous souvenir de ceux que nous avons perdus. Ce film explore comment, même dans un monde fracturé, la beauté et l’amour continuent d’exister. C’est quelque chose qui m’a personnellement beaucoup touché après la perte de mon frère.
Pourquoi avez-vous décidé de situer l’histoire dans le futur ? Êtes-vous attiré par la fiction spéculative ou la science-fiction ?
À l’époque, je faisais beaucoup d’expérimentations avec des images et des visuels générés par IA. Au départ, je n’avais pas l’intention de réaliser un film de science-fiction, mais les univers que je créais ont commencé à former le décor d’une histoire. Tout s’est fait de manière très naturelle. Le cadre futuriste n’était pas prémédité : il a émergé de ces visuels. Au fil du temps, ces idées sans lien entre elles ont commencé à s’assembler, et le cadre futuriste est devenu un élément essentiel du récit.
Pouvez-vous expliquer comment l’IA a été utilisée lors de la réalisation du film ?
La réalisation a été très minimaliste : moi, une caméra, les acteurs qui ont aussi aidé pour l’éclairage, les costumes, et tout le reste. Nous avons tourné sur des décors réels et parfois sur fond vert. J’ai principalement utilisé l’IA pour agrandir les décors. Par exemple, je tournais une scène dans un lieu réel puis je changeais l’arrière-plan en utilisant l’IA pour créer quelque chose de futuriste. Ça m’a permis de maintenir un certain niveau de qualité visuelle sans recourir totalement à la génération de vidéo par IA, qui n’est pas tout à fait au point sur le plan technique.
Certains affirment que l’IA va révolutionner la réalisation. Qu’en pensez-vous ?
Des changements majeurs s’annoncent, c’est certain. L’un des aspects positifs est que l’IA rend les outils de réalisation accessibles au plus grand nombre. Pendant trop longtemps, raconter des histoires était réservé à une petite minorité de la population. Désormais, davantage de personnes peuvent raconter leurs propres histoires. En ce qui me concerne, je n’aurais pas pu faire MEMORY OF PRINCESS MUMBI sans l’IA. Je n’aurais pas pris les mêmes risques créatifs, même avec un gros budget. Je reste toutefois vigilant — la vitesse à laquelle tout cela évolue est impressionnante, et nous n’en avons pas encore pleinement saisi les conséquences.
Quels outils ou logiciels avez-vous utilisés ? Le processus était-il complexe ?
Générer une seule image est rapide. Cela ne prend que quelques secondes, même. Mais l’intégrer dans un contexte cinématographique est bien plus compliqué. Certaines de mes prises de vue m’ont demandé des semaines de travail à cause du rotoscoping, du compositing, et tout le travail nécessaire pour donner vie à des images fixes. J’ai utilisé différents outils pour chaque étape : un pour la génération, un pour l’upscaling, et un autre pour transformer les images en animation. Chaque logiciel avait ses points forts, donnant lieu à une combinaison de plusieurs outils.
Le film explore les tensions entre technologie et communauté, et la manière dont le futur pourrait devenir plus individualiste. Quel est votre avis à ce sujet ?
Ce n’était pas quelque chose que j’avais consciemment décidé d’explorer, mais j’ai le sentiment que nous sommes à un tournant. Il est indéniable que certaines technologies, notamment les réseaux sociaux et la surconsommation, nous transforment en tant qu’êtres humains. Je ne pense pas que l’avenir que je présente dans le film se réalisera littéralement, mais il reflète des vérités émotionnelles. Nous allons devoir décider comment nous allons cohabiter avec la technologie, jusqu’à quel point nous allons la laisser nous définir. Je pense que c’est un défi auquel les prochaines décennies devront faire face.
Diriez-vous qu’il s’agit d’un film afrofuturiste ?
J’apprécie l’afrofuturisme, mais je le considère comme un concept né en dehors de l’Afrique, un terme occidental pour désigner des récits dont l’action se déroule dans un futur africain. Mon film est tout simplement une histoire de science-fiction réalisée en Afrique. Il s’inscrit dans le patrimoine culturel africain, ce n’est pas une sous-catégorie d’autre chose. Je veux raconter des histoires africaines sans avoir à leur coller de nouvelles étiquettes. Il y a tant d’histoires qui n’ont pas encore été racontées, et je pense que le cinéma africain est promis à un brillant avenir.
Mumbi, le personnage, s’oppose à l’utilisation de l’IA dans la réalisation. Quel message vouliez-vous faire passer ici ?
Je voulais réaliser un film qu’une IA ne pourrait jamais faire. Quand j’étais étudiant en cinéma, on m’a appris qu’il fallait qu’il y ait un conflit dans le deuxième acte, mais j’ai voulu remettre cela en question. Je me suis concentré sur des instants : humains, calmes, souvent négligés — et j’ai essayé d’y trouver de la beauté. Même au montage, je me suis rendu compte que la structure me ramenait naturellement vers le conflit, mais j’ai malgré tout essayé de trouver un équilibre. Le message du film est que la nuance émotionnelle compte davantage que les recettes toutes faites.
Alors, êtes-vous pour ou contre l’IA dans la réalisation ?
Je ne pense pas que ce soit si simple. L’IA me fait peur, mais je reconnais aussi son potentiel. Elle m’a donné la liberté de réaliser ce film, et de le faire d’une façon inenvisageable auparavant. Je pense que l’IA va transformer la manière de raconter des histoires, notamment en permettant à plus de personnes de prendre des risques créatifs. Mais elle va également soulever de nouveaux enjeux. C’est un outil puissant, et comme tout outil puissant, il doit être utilisé à bon escient.
Le film mêle science-fiction, documentaire et drame. Peut-on parler d’un nouveau genre ?
Beaucoup de gens l’ont qualifié ainsi, une sorte d’hybride. Je n’avais pas prévu ça. J’adore tout simplement le cinéma, sous toutes ses formes, et je ne me suis pas soucié du genre dans lequel je travaillais. J’ai fait ce qui me semblait juste. Une chose dont je suis convaincu, c’est que la science-fiction a été trop restreinte ; elle est généralement coûteuse et sans prise de risque. Mais grâce à des outils moins onéreux, on peut désormais réaliser des films de science-fiction de niche et personnels. MEMORY OF PRINCESS MUMBI est un film où l’on côtoie des personnages dans un monde futuriste, qui est profondément centré sur ces personnages.
Les performances des acteurs dans le film sonnent très authentiques. Comment avez-vous procédé au casting ?
La plupart des acteurs sont des gens que je connaissais déjà : des amis, de la famille, des gens avec qui j’ai travaillé auparavant. J’ai toujours privilégié les acteurs non professionnels. Ibrahim Joseph, qui incarne Kuve, le premier rôle masculin, est quelqu’un avec qui j’avais déjà collaboré. La seule actrice professionnelle était celle qui incarne Mumbi. Tous les autres provenaient soit de projets antérieurs, soit de castings locaux ou de rencontres fortuites.
Pourriez-vous nous parler un peu de votre parcours ? Comment vous êtes-vous lancé dans la réalisation ?
J’ai commencé à faire des films à l’âge de sept ans, avec une petite caméra-jouet que mon père m’avait offerte. Mes amis et moi, on sortait dehors, on improvisait des scènes et on s’amusait.
Au fil des années, c’est devenu plus sérieux. J’ai commencé à participer à des festivals de cinéma pour jeunes, puis j’ai fini par suivre des cours à l’école de cinéma SAE Institute de Zurich. Même avant d’entrer à l’école, je réalisais un film tous les deux mois. Aujourd’hui, ça prend plus de temps. MEMORY OF PRINCESS MUMBI est le film sur lequel j’ai passé le plus de temps, surtout en post-production.
Et qu’est-ce que cela vous fait de voir votre film sélectionné à Venise et Toronto ?
Honnêtement, c’est incroyable. Je ne savais pas à quoi m’attendre lors du tournage. Je ne savais même pas si le film était bon ou mauvais. Je l’ai simplement réalisé. Alors, le voir aujourd’hui être reconnu et sélectionné par ces festivals prestigieux, c’est surréaliste. J’en suis reconnaissant, et j’ai vraiment hâte de voir quelles seront les réactions du public.